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Mercredi 16 avril 2008



Michel Polnareff est pour moi la figure de l’ellipse. Cette figure est un procédé syntaxique ou stylistique consistant à omettre un ou plusieurs mots à l’intérieur d’une phrase, leur absence ne perturbant ni  la compréhension ni à la syntaxe du texte. Dans un contexte plus large cette figure permet d’accélérer, sans nuire au récit, le passage du temps.

Ainsi les cinéastes, contraints par la linéarité de l’exposé filmique, y ont eu souvent recours avec pour volonté au choix de maîtriser un acte créatif, de soulager  le spectateur de fastidieuses heures de projection, de masquer les incohérences ou la vacuité du script ou, tout simplement, de nous donner à voir en l’occultant le temps qui passe.

Cet exercice est d’autant plus naturel que nos esprits malléables en ont assimilé tous les codes. Ainsi il n’est plus nécessaire d’observer un personnage se saisir de ses clefs de voiture, descendre d’un étage, ouvrir la portière, s’engouffrer dans le véhicule, démarrer, rouler, se garer, prendre l’ascenseur, pénétrer dans un appartement, poser ses clefs sur un guéridon pour constater son déplacement (voire imaginer le fait qu’il se rend chez son amie de cœur). Quelques éléments de cette succession de micro séquences, à l’extrême aucun, suffisent à rendre l’idée de mobilité, de trajet et d’écoulement du temps. (A l’inverse on a vu des séries, je pense à 24 heures, inversant le procédé pour calquer la durée de l’action à celle de l’horloge).

L’ellipse, toujours dans le registre filmique, a d’autres vertus. Moyen raffiné de censure, elle permettait, dans ma jeunesse, d’éviter les nus que la morale réprouve. Ainsi, lorsqu’un couple s’allongeait au pied d’un arbre et initiait un chaste baiser on le retrouvait instantanément face à un petit déjeuner, chacun étant libre d’imaginer le contenu hautement subversif de la séquence envolée (ou, déception, jamais tournée). Il faut dire que j’habitais alors l’Espagne et que la police des mœurs, veillait à préserver l’esprit des adolescents comme celui des adultes.

Voilà un chanteur, Polnareff, qui quitte la France début 1973 pour émigrer aux Etats-Unis. Les raisons – agression sur scène en 1970, suicide de son ami Lucien Morisse, cure de sommeil, procès, escroquerie de son homme de confiance, mort de sa mère – sont multiples. Mais le propos n’est pas là.
En 2007 il est  de retour en France et entame, comme disent les médias, une tournée triomphale. Cette longue ellipse sur le territoire national (au sens scénique tout au moins) aura duré 33 ans. Sans doute le chanteur apparait-il, que les fans me pardonnent, un peu plus empâté, sans doute sa voix est-elle un peu moins assurée, mais il s’agit bien, à n’en pas douter, du même artiste, l’auteur de L’amour avec toi, Nous irons tous au paradis, Je suis un homme , La poupée qui fait non , Qui a tué grand maman ? Le bal des laze, La mouche,  Holidays,  Goodbye Marylou ….

Il s’offre à nous tel qu’en lui-même à la fois identique et subtilement transformé par le temps. On peut louer la prouesse physique ou invoquer la marque du génie. Le fait est que les années omises non altéré ni le personnage ni sa puissance évocatrice. Il était là, il disparait, il revient et le fil du discours – le discours amoureux dirait Barthes – qui le lie à son auditoire se poursuit sans rupture apparente.

Osons cette interprétation. A l’abri des lunettes noires qui dérobent son regard, ou plutôt à leur surface c’est le reflet d’un nous-même  idéal que nous essayons de saisir. Michel Polnareff ne nous parle pas de lui mais de nous. Un nous à la fois socialement discipliné – premier prix de solfège au conservatoire de Paris – et provocateur, fesses nues sur l’affiche de Polnarévolution.  Un nous exilé mais attaché à son terroir d’origine. Un nous qui a connu la richesse mais aussi  la trahison tel un Montecristo moderne.

Un nous que le temps effleure certes mais ne ravage pas.

( photo couleur d'origine : Mousaillon, Libre de droits, licence : http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/ )

par Amigotaichi publié dans : société
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