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Tous ces mots, tous ces mots lui arrivaient, dans la tête, transperçaient ses rêves, comme des échardes, bleu, limpide, acide, et d’autres termes encore : foule, filature, fatale. Son corps tout entier se contractait pour les éviter, mettre de l’ordre, quelque part, dans son esprit. En vain. Un réseau de câbles fins, cocon multicolore et froid, enveloppait sa peau, nue. Il flottait à mi chemin entre le rêve et la réalité, enveloppé de filaments perlés de sueur qui aboutissaient directement au sommet de son crâne et chaque broche, plantée dans le cuir chevelu, brûlait comme de la lave numérique. Les mots continuaient leur danse comme les pièces d’un puzzle. Chacune, chaque fragment luttait pour trouver sa place, une noria de termes familiers : bar, enquête, fumée et aussi : fin, femme, fièvre. Un binôme émergea comme une bulle de savon, légère et dense à la fois. Femme fatale. Parfois les sons, et cela lui procurait du plaisir, un plaisir honteux et vaguement coupable, ou plutôt une sorte de soulagement, parfois les sons finissaient par s’accoupler. Il laissa son esprit sous-peser l’expression, la caresser, puis finalement la rejeter, trop banale, cliché, avant de sombrer à nouveau dans le tourbillon chaotique de sa mémoire.
Au début cela paraissait facile, presque un jeu d’enfants. On lui avait présenté l’expérience comme une petite transgression amusante, un essai qui pouvait rapporter gros avec le minimum de risques. Ils étaient venus le chercher jusque dans son loft, son espace, sa tanière implantée au cœur d’une usine désaffectée. Ils s’étaient introduits chez lui, gorgés de bonnes manières, recommandés soi-disant par l’ami d’un ami. Ils travaillaient en couple, deux hommes, deux simples prénoms, ils s’abstinrent de livrer les noms de famille. Celui qui affirmait s’appeler Bob portait des lunettes à la monture en écaille, détail anachronique à une époque où l’on pouvait se greffer sans problèmes des yeux neufs et performants, poussés en cuve comme de vulgaires champignons. L’autre, Jim, arborait un sari jaune, concession à la mode actuelle ou, en tout cas, à l’une des coutumes en cours dans cette partie du système solaire. Il aurait du se méfier. Tout était faux, archi-faux. Les clips luxueux qui décrivaient le projet, les manières obséquieuses, les promesses que ses interlocuteurs faisaient miroiter. Bob, avait expédié les présentations puis s’était confortablement installé dans le canapé. Il avait attaqué directement, sans perdre de temps en préambules.
— Vous étiez un auteur à succès, Monsieur Writeman.
Il sourit, conscient de tout ce qu’impliquait l’utilisation du passé. Puis il poursuivit, énonçant un simple constat :
— Ce succès semble provisoirement vous avoir abandonné.
Writeman ne broncha pas. « Provisoirement « ... Un euphémisme délicat. Il se pencha pour prendre son verre. Il était vide tout comme son cerveau qui depuis quelques années refusait de cracher la moindre ligne de texte. Cela faisait une éternité qu’il n’avait pas écrit un mot et il se sentait parfaitement incapable de modifier la situation. La poussière recouvrait lentement l’écran de son traitement de texte, coûteuse machine sans âme qu’il ne prenait plus la peine d’approcher et ses droits d’auteur, naguère confortables, couvraient à peine les frais d’une existence à la dérive. Bien sûr, on réservait encore pour lui les meilleures tables dans les restaurants après s’être assuré qu’il n’aurait pas à payer la note. Il lui restait encore quelques fans argentés. On le conviait à des vernissages ou à des fêtes somptueuses car son nom, bien que démodé, conservait une certaine aura. Parfois même une université de troisième ordre lui demandait de participer à une visio-conférence sur l’art de bâtir de bons romans. Mais Bob, attendant patiemment qu’il digère son entrée en matière, ne se trompait pas. Il n’était plus l’auteur à succès, le seul, le grand. Celui dont les ouvrages s’arrachaient dès leur parution. Il se leva doucement pour atteindre le bar. Il gardait toujours quelques bouteilles en réserve. Puis il se mit à genoux pour remplir les verres posés sur la table basse. Ses mains tremblaient. Un peu de liquide coula sur la surface en bois. Bob poursuivit comme s’il n’avait rien remarqué.
— Nous, c’est à dire Edicop, considérons qu’il s’agit d’une situation regrettable. Après tout, votre dernier roman a obtenu le prix Galactica et les précédents ont atteint des tirages considérables. Vos ... Il hésita un instant, cherchant le vocable adéquat. Vos congés actuels nous semblent un gâchis aussi bien littéraire qu’économique. Votre talent mérite mieux qu’une inactivité somme toute stérile.
Stérile, l’imbécile avait trouvé le mot juste, pensa Writeman. L’idée d’un rapport entre l’écriture et la procréation le travaillait de temps en temps. Je suis un ventre vide et ce ventre, se dit-il dans un accès d’auto-flagélation, je le noie sous l’alcool. Mais il se garda d’exprimer sa pensée. Il se contenta de sourire, attendant la suite et sentant la colère s’éveiller doucement dans ses veines.
— Aussi nous souhaitons que vous recommenciez à écrire.
Bob ouvrit les bras dans un geste un peu théâtral. Il le fit à contre temps, une fois sa phrase achevée. L’effet aurait pu s’avérer comique mais il provoqua plutôt chez Writeman un sentiment de malaise.
— Vous vous bercez d’ illusions. Ne tournez pas autour du pot. Fini, je suis fini. Incapable d’écrire une moindre page. Et ça c’est mon problème, pas le votre. Vous savez de quand date ma dernière oeuvre ? explosa Writeman. Ces types le dégoûtaient. Ils venaient lui jeter son échec à la figure, lui prodiguer des leçons. Pour qui se prenaient-ils ?
Souffrance, douleur, mal, le glisseur fonçait sur le périphérique, la masse de métal, lancée à sa poursuite sous le ciel argenté de la colonie, elle le percutait, chair déchirée, ventre explosé puis la foule, l’hôpital, des blouses banches qui traversent les couloirs, les cris, ne pas oublier la plainte des sirènes ( mais dans le vide qui les entend ?), ne pas omettre le nom du dealer et la saison choisie, l’hivers, la neige synthétique que les ventilateurs du dôme déversent sur la foule alors début, enquête, trafic, empreintes de pas sur le sol couvert d’échardes blanches, le mobile s’ébauche, ils ne lui ont pas donné à boire, il ressent la soif, il sub-vocalise, une conséquence inévitable et il tire sur la fibre de verre qui pompe ses pensées vers la machine, route, sang, privé, détective privé, comptoir usé où l’informateur avale un double scotch, le liquide brûle, soif, soif, soif ...
— Ça y est, il part en boucle.
— Encore ! Deux fois, aujourd’hui !
Bob hausse les épaules. Son front luit sous une sueur épaisse. Il se penche vers l’imprimante. Une goutte de transpiration tombe sur le listing. Il l’essuie avec la manche de sa blouse en étouffant un juron. Un escargot produirait plus, en tout cas plus vite, dit-il en essayant de sourire. Mais la chaleur écrase toute ébauche de geste, toute volonté et la clim, comme d’habitude, crache des relents d’air vicié.
— Tu sais, Bob, il est crevé. Jim passe une paume humide sur son visage. Il a des cernes sous les yeux. Les yeux vides de fatigue. La fatigue collée à la peau. La peau blême et flasque.
— Je sais. Mais il n’a pas fini, l’animal. Tu veux leur avouer, toi, qu’il nous manque cinquante pages ?
Il se lève, un bloc à la main puis il s’approche de la console pour y jeter un regard dépité. La pièce est minuscule, étouffante. Les murs sont encombrés de panneaux de métal, de bandes magnétiques, d’instruments de mesure. Les voyants clignotent dans la semi-pénombre. Seul un pan de l’enceinte s’affiche nu. Une simple glace couverte de crasse. Derrière un homme, la quarantaine, assis dans un fauteuil. Son crâne disparaît sous les broches. Dans chacune une fiche qui le relie à la console maître. On dirait une araignée au centre de sa toile. Il semble dormir. Un sommeil agité. Les yeux glissent sous les paupières, sans relâche.
Malgré sa colère ils n’avaient pas quitté les lieux. Bon s’était calé plus confortablement dans le fauteuil. Ses longues jambes battaient l’air, comme les ailes d’un papillon. Jim, dont le regard s’attardait jusque-là sur les objets entassés dans la pièce, sculptures, tableaux, lettres d’admirateurs , prit soudain la parole :
— Nous n’ignorons rien de vous, Monsieur Writeman. Nous savons que vous n’avez rien publié depuis cinq ans, que vous buvez immodérément et que vos droits d’auteur, qui vous assurent pour l’instant une vie confortable dans cette colonie, finiront par se tarir. Nous savons aussi que vous conservez le talent d’un bon créatif.
Le succès, la gloire, la première page des magazines, cela ne vous tente pas ? Vous avez connu tout cela, en fait vous l’avez vécu. Et le plaisir, le plaisir d’écrire, vous l’avez oublié ?
Non, Writeman ne l’avait pas oublié. L’ivresse des mots agissait comme une drogue dont le poison était ancré à jamais dans son esprit. Presque un besoin physique. Il se leva, marcha vers la fenêtre. Sous le dôme transparent les lumières brillaient. Il apercevait les étoiles, innombrables. La prochaine étape. L’homme avait atteint les limites du système solaire. Il ne s’en contenterait pas. Ambition, curiosité, appât du gain. Les frontières devaient être sans cesse remodelées.
Une règle, un credo valable aussi pour Edicop, la plus grande entreprise d’édition du système. Elle avait démarré par les livres puis s’était lancée dans la production de films, de jeux vidéo, de produits dérivés. L’industrie du loisir se déployait comme une vague infiniment porteuse. Tout ce qui pouvait occuper le temps libéré par les androïdes ménagers, remplir les longues heures des voyages interplanétaires ou apaiser les esprits des masses confrontées à la surpopulation couvait à terme les graines du succès. C’était facile. Un bon roman était porté à l’écran, le film se transformait en jeu vidéo et, la compagnie s’en chargeait également, on construisait des villages de vacances ou les touristes pouvaient retrouver les décors, les personnages de l’histoire pour laquelles ils avaient vibré. Writeman sentait l’espoir renaître. Si cette pieuvre économique s’intéressait à lui c’est qu’il représentait un gisement possible.
— Mais pourquoi moi ? Vous exploitez des centaines de types, sous contrat.
Bob hocha la tête, une lueur de triomphe discrète derrière ses lunettes.
— Parce que vous êtes unique, puis se tournant vers son collègue, Jim ?
— Et bien nous avons analysé vos oeuvres et votre public. Le problème pour une entreprise comme la nôtre réside dans la segmentation du marché. La terre est largement peuplée, vous le savez comme moi, mais elle reste une mosaïque. Or en dessous d’un certain seuil le prix du produit ne compense pas les coûts de fabrication. Aussi ...
— Ce qu’il essaye d’expliquer, coupa Bob, c’est qu’un auteur qui séduit des millions de personnes sera toujours plus rentable que plusieurs qui atteignent ensemble le même nombre, la même cible, si vous préférez. Or c’est votre cas.
C’était, vous l’avez dit vous même. Alors, que me proposez-vous ? Une réédition ? Des nègres ? Un plagiat ?
Un coup de pouce, simplement un coup de pouce, répondirent les deux hommes en même temps comme s’ils avaient préparé leur texte.
Writeman se versa un autre verre. Ils n’avaient pas vidé le leur. Ils attendaient comme des vautours, sa décision.
— J’ai besoin d’en savoir plus, finit-il par lâcher. Une demi-concession, le premier pas d’une longue série de capitulations successives.
Son habitacle palpitait comme une niche familière, cernée par les fantômes du passé. Je jouis d’ une vue imprenable sur des batteries de vieux capteurs solaires, des compresseurs vétustes, des pans de plexiglas déchirés, se disait-il, les soirs de déprime. Des objets morts. Qu’importe, l’espace disponible, dans ce qu’il supposait d’excessif , le comblait. Mais pas suffisamment, non. Être connu et reconnu, compter, créer, non, ce désir-là n’était pas mort.
On va le faire crever...
Bob se lève vivement.
— Il faut choisir entre lui ou nous. Tu veux leur expliquer, qu’il ne finira pas à temps ? Qu’il faut décommander toute la promotion ? Que tout le fric qu’ils ont investi dans ces putains de machines part en fumée ? Moi pas, Jim, moi pas.
L’autre s’apprête à protester. Ils ont embauché un scientifique, pas un bourreau. Il pense émettre cette pensée à haute voix, envisage de laisser tomber ce sale boulot. Puis il songe à sa femme. Aux vêtements qu’elle s’est payés, dernièrement. A la gamine qui fréquente enfin une école, avec de vrais profs et qui n’est plus obligée de s’esquinter les yeux sur les écrans d’apprentissage à domicile. À l’article qu’il a commencé à ébaucher et qui, peut-être, lui ouvrira les portes d’une prestigieuse université, las-bas, sur terre, aussi il se tait.
— OK, alors allons-y. Dix-minutes, pas plus. On le reprendra demain.
Bob s’approche et lui tapote amicalement le dos.
— Voilà, tu te montres enfin raisonnable. On ne peut plus reculer. Il se tourne vers l’homme, toujours agité. Lui non plus, d’ailleurs. Donne-lui à boire, avant, sinon il est capable de saboter tout le travail. Jim avance vers la porte, la pousse, se glisse dans l’autre pièce. Il y fait plus frais mais Jim s’y rend à chaque fois sans plaisir. Un sentiment d’effroi, de peur. Ou plutôt une vague sensation de malaise. Writeman est là, bien sûr, les muscles parcourus de légers soubresauts. II lui ouvre les lèvres et y plonge une sorte de canule, remplie d’eau. Une partie du liquide se répand sur le menton de l’homme puis coule dans son cou. Ça n’a pas d’importance. Il ne peut rien sentir. Juste les besoins primaires. Soif, faim, défections. Tout le reste, l’important, ce pour quoi ils s’affairent là, se déroule à l’intérieur, niché au fond des neurones. Un trésor à piller. Une mine. Il pose sa main sur le front de 1’ homme et la retire vivement.
— Je pense qu’il a de la fièvre. Sa voix, relayée par les micros, résonne dans la petite pièce.
Bob lève les bras au ciel puis les agite comme pour dire « laisse tomber, revient « ,
Writeman ébauche un nouveau cycle. Sa bouche se tord, son rythme cardiaque s’accélère. Jim s’éloigne du fauteuil, à reculons. Il réintègre le poste de commande. L’imprimante s’est remise à cracher du papier. Les deux hommes restent muets, englués dans leurs pensées.
Jim posa sa tablette sur la table. L’écran de format A4 lisse et plat, ronronna prêt à afficher des données. Il le tapota de sa paume et commença à parler, sans regarder personne en particulier.
— Nous menons depuis quelques années des recherches sur la création. Tous les rapports essentiels sont archivés dans cette tablette. Nous pourrons les consulter ensemble, si vous le souhaitez. Je ne peux vous laisser d’exemplaires. Il s’agit de travaux secrets, bien entendu. La concurrence ...
Ne doit pas connaître nos projets, intervint Bob sèchement. C’est pourquoi, Monsieur Writeman, je vous demande de garder pour vous ce qui va être dit.
— Sinon ?
— Vous aimez les romans policiers ?
— J’en écris. Writeman se surprit à utiliser le présent. Il sentit son dos se redresser, presque malgré lui. Un vague sentiment de confiance parcourut ses nerfs. Peut-être qu’il pouvait revenir, après tout. Mais l’autre se contenta d’enregistrer, imperturbable, la remarque.
— Excusez-moi. Le fait doit figurer dans votre dossier.
Il songea que ces deux-là n’avaient jamais lu une ligne de lui. Cela changeait-il vraiment quelque chose ?
— Alors vous devez connaître la formule consacrée : « un accident est si vite arrivé « . L’homme avait parlé d’une voix calme mais le ton recelait des menaces à peine voilées.
— C’est bon, continuez, dit-il en se tournant vers Jim.
— La création découle d’un processus complexe, trop pour être assumé par des machines. Par contre, il leur est possible d’aller voir ce qui se passe dans les tréfonds du cerveau, la partie inconsciente, si vous préférez. Le reste se résume à une affaire de transcription et de stimulation. Les mots ne sont, finalement, que de faibles courants électriques qui ...
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On lui proposait un pari. On ne lui cacha pas que s’il acceptait il serait le premier cobaye. On lui présenta la machine, ses principes de fonctionnement. Des sondes, implantées dans le lobe adéquat se chargeraient de stimuler le processus d’écriture. Puis des capteurs ultras sensibles viendraient puiser directement dans son cerveau la matière première, le fruit de son talent. Impression, édition, diffusion de l’œuvre, le reste du traitement relevait en suite de la simple routine. Writeman avait écouté, fait mine d’hésiter puis il avait signé le contrat.
Les regrets surgirent après. Quand les séances étaient devenues de plus en plus fréquentes et longues, quand les réveils lui laissaient la tête douloureuse et vide, quand il sentit que sa substance partait dans les arcanes de la machine comme des lambeaux d’identité arrachés jour après jour. Edicop se comportait comme un gigantesque vampire qui exigeait toujours plus et lui sombrait progressivement dans une existence végétative, un univers où le plaisir de la création était totalement exclu. Mais il ne pouvait plus reculer. Il s’était vendu, il en payait le prix.
Il pénétra doucement dans la pièce. Il eut d’abord un mouvement de recul. Un homme, nu, en occupait le centre. De toute évidence, il était mort, les paupières fermées, le souffle absent. Couleur de la peau, position des membres, sa mémoire enregistra les détails sans effort particulier, réflexe issu d’une longue habitude. Il flottait dans l’air chaud comme une odeur de pharmacie. Ce n’était pas la première fois qu’une filature le conduisait sur les lieux d’un crime. Et son enquête, une sombre histoire de trafic d’organes, risquait de lui réserver d’autres cadeaux de cet acabit. Bon, se dit-il avec philosophie, cadavres, ambulances et hôpital, rien que le quotidien d’un flic de la criminelle. Il alluma une cigarette, réfléchissant aux pistes qui s’offraient à lui …
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