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(suite )
A peu près à la même époque les meubles, bien qu'inanimés et sans âme, montrèrent quelques signes d'indépendance. Comme des oiseaux, des oiseaux avec des
pattes et des cœurs en bois, ils migraient. Millimètre par millimètre, attirés par une force invisible mais puissante, ils convergeaient vers la
cheminée. Leur transhumance, quoique
discrète, n'en était pas moins réelle. Tous les matins et
tous les soirs ma mère se voyait contrainte de les remettre à leur place et, bien qu'elle en profita
pour passer l'aspirateur sur les emplacements rendus vacants, une certaine irritation troublait son beau regard
noir.
Un autre que mon père, Mr John Smith, se fut inquiété de ces différents phénomènes. Certains, croyant leur maison hantée, auraient fait appel à quelque marabout de passage. Il n’en manquait pas dans le quartier qui laissaient un petit carton dans la boite aux lettres. M. Oumba, prédictions, guérison des mals d’amours et exorcismes en tous genres, disait le dernier. D'autres, pragmatiques, auraient vendu les lieux au plus vite puis se seraient efforcés d'oublier toute cette histoire, ne consentant à narrer les faits que les soirs de beuverie, au fond d'un pub, pour amuser la galerie et se donner quelque importance. La plupart auraient demandé de l'aide, un conseil de spécialiste, l'avis confidentiel de leur cercle d'amis.
Mon père était trop raisonnable, trop imbu de lui même et trop absorbé par ses travaux pour entreprendre des démarches de ce type. Il avait une haute conscience de lui même et une faible considération pour tous ceux qui, au moindre prétexte, exposaient leur vie privée. Ils ne savent que pleurer, disait-il, se perdre dans le récit sanglotant de leurs avatars domestiques ou dominicaux. Il fuyait comme la peste le collègue venu chercher un réconfort après une dispute conjugale et celui qui partait à la pèche aux bonnes volontés pour achever son déménagement. Il esquivait soigneusement l'amical enthousiaste qui raconte sa soirée cinéma, fin du film comprise. En général la tache n'était pas trop ardue. Il suffisait de fendre les couloirs, le regard absorbé, les bras encombrés de dossiers.
Mon père travaillait au C.L.R.S. Il m’y avait emmenée une fois, sans doute pour essayer de m’inculquer le virus de la recherche ou alors parce que ma mère était malade et qu’elle ne pouvait pas me garder. J’étais petite et les véritables raison restent obscures. Mais j’ai gardé quelques souvenirs de la journée, l’une de pires de ma vie. Mr Smith avait parcouru l’immeuble d’un pas rapide, la mine revêche, en effectuant un crochet pour éviter la machine à café. Puis il s’était enfermé dans son bureau, collé des heures à l’ordinateur. Moi je faisais des coloriages sur un cahier qu’il m’avait déniché. La matinée s’était écoulée lentement, ponctuée par quelques coups de téléphones brefs que mon père recevait. A la cantine – il la fréquentait tous les jours sauf le vendredi car il avait horreur du poisson – ses collègues lui demandaient sans arrêt mon age, mon nom, la classe que je fréquentais et toutes sortes de détails. L’un d’eux voulu à tout prix examiner mon appareil dentaire, des barrettes en fer blanc qui me donnaient une bouche de canard. Un autre sorti d’un portefeuille épais les photos de ses propres enfants puis celles de son labrador. Mon père s’était arrangé pour dévier la conversation vers des sujets techniques et regardait le plafond d’un air exaspéré. ou une bonne vieille migraine lorsque les propos prenaient un tour plus personnel. Quand aux réunions de travail de l’après-midi, inévitables et interminables, il avait manœuvré pour ne pas y arriver trop tôt et pour ne pas les quitter trop tard sachant par expérience qu'il était aisé, à ces moments délicats, de se laisser piéger. Bref, il n’était pas un modèle de convivialité.
Il faut avouer que sa recherche, une aventure de longue haleine, accaparait l'essentiel de son esprit. Indifférent ou aveugle à ce qui arrivait chez lui, il s'affairait dans son laboratoire personnel, installé sous les combles, avec l'intransigeance d'une ménagère méticuleuse. Lorsque nous l’interrogions, histoire de dire quelque chose, il expliquait que ses travaux avaient à voir avec l'interaction faible, l'une des forces qui dominaient l'univers. Mais aussi avec la biologie et la constante de Planck. Nous nous contentions de cette réponse et il pouvait tranquillement replonger dans ses rêveries mathématiques.
Aussi longtemps qu' il le pu mon père évita donc de songer au trou noir et aux perturbations qui agitaient notre domicile, un doux cottage en banlieue londonienne.
Malheureusement cette attitude ne pouvait persister. D'une part l'objet vorace avait pris une belle taille, disons pour simplifier celle d'un pamplemousse à la peau noire et lisse. Ma mère s'en alarmait de plus en plus ouvertement, oubliant parfois toute retenue et allant même jusqu'à interrompre son mari en pleine lecture. D'autre part Einstein disparu. Einsten c’était notre pékinois, un animal joueur, alerte et couvert de poils roux. Lorsque son maître rentrait il avait pour habitude de mordiller le bas de son pantalon puis, une fois l'homme installé dans son fauteuil, de lui apporter une balle en mousse jaune. Mon père s'accordait alors un moment de détente en lui lançant doucement la balle que l'animal rapportait avec de petits jappements plaintifs. Ce soir là il ne se passa rien lors des deux premiers jets mais au troisième l'animal dérapa et comme par magie, se retrouva englouti par le trou noir. Consternation, horreur à l'état pur. Ma mère sanglotait accrochée à une photo d'Einstein. Moi je ne disais rien car d’une part je n’aimais pas ce chien et d’autre part je songeais qu’il ne me faudrait plus le sortir tous les matins et tous les soirs ce qui était un petit miracle tombé du ciel. Bon, en été ça allait mais en plein hivers le trainer dans la neige comme une vieille chaussette alors que vous grelottez de froid n’a rien d’entousiasmant.
Mon père faisait les cents pas dans la salle à manger en jetant des regards noirs vers la cheminée. Le phénomène était enfin entré dans sa sphère de préoccupations, de manière brutale et pour tout dire, définitive.
Observer un chercheur à l’œuvre peut être fascinant. Ils déploient, plus sans doute que leurs semblables, une énergie, une puissance de concentration, une rigueur qui force l'admiration. Mon père n'échappait pas à cette règle. Il fit venir chez lui du matériel de son laboratoire, prit un congé et s'attela à la tache pour ainsi dire jour et nuit. Couché à même le sol ( bien que cela ne dura pas car l'objet prenait du volume rapidement selon une courbe algorithmique et il pu être observé sans problème assis puis debout ) mon père scrutait, analysait, disséquait le phénomène avec toutes les ressources de la science et de son intelligence. Il noircissait des pages de signes incompréhensibles pour un profane, sautait du microscope à l'analyseur de particules et parcourait sans relâche des tonnes d'ouvrages empreintes à la bibliothèque du C.L.R.S.
Il devenait de plus en plus irritable. Avant il n’était pas facile à vivre. Maintenant c’était le diable en personne. Surtout depuis qu’il avait du admettre, blessé au plus profond de son amour propre, la nature du phénomène.
Moi je m’ennuyais ferme. Mes parents ne sortaient plus et n'osaient plus recevoir. Non qu'ils fussent coutumiers du fait mais depuis qu'ils n’avaient plus la liberté de le faire celle-ci leur manquait terriblement. En outre ma mère ne s'était pas consolée de la perte de notre pékinois et mon père, que le défi usait, maigrissait à vue d'œil. Il criait après nous comme si nous étions responsables de la chose, mangeait à peine et refusait obstinément de demander de l’aide. Sans parler de nos conditions de vie qui empiraient car l'objet céleste exerçait sur son environnement une influence de plus en plus prégnante. Plus de lumière. Plus de chauffage ( nous nous déplacions emmitouflés dans des parkas à triple épaisseur ). Plus de chien. Plus de meubles ( ceux du rez-de-chaussée disparaissaient un à un ). Plus de télé. Plus rien.
Puis tout changea dans ma vie. L’ensemble est un peu confus et tout se passa assez vite mais voilà ce dont je me rappelle, bien des années après :
D’abord, épuisée, j’étais montée dans ma chambre. Elle était noyée, comme le reste de la maison, dans l’obscurité. J’avais du m’endormir, toute habillée, sur le lit et je fis un rêve. Un drôle de rêve. Comme dans un film les images passaient au ralenti puis accéléraient brusquement.
Mon père tenais sa femme dans les bras et lui annonçait tristement, car aucune autre solution n'était envisageable même s'il pouvait difficilement l'admettre, que la singularité trouvée dans le salon était un trou noir . Puis, comme un homme qui se jette a l'eau car il préfère périr plutôt que de renier ses convictions, il plongeait dans la masse sombre.
Alors ... Il y eu comme une déchirure dans le continuum spatio-temporel. John Smith, qui feuilletait le Times dans la salle à manger de son appartement londonien en trempant délicatement un toast dans le thé de son petit déjeuner se retrouva brusquement dans un hôtel mexicain, essayant à tâtons, l'ampoule du lustre était grillée, de plonger un petit suisse dans le bol rempli de mescal qu'un postier barbu, largement dévêtu, avait déposé dans sa baignoire.
Alors ... Il y eu comme une déchlorure dans le contenant spatule-tenaillant. John Smith, qui feulait le Times dans le salmigondis de son appartenance longane en trémulant délicieusement un toboggan dans le théatin de sa pétition se retrouva brusquement dans une hotte miasmatique, essorant à tatou, l'amputation était grimaçante, de ployer une pétoire dans le bolchevik remplumé de mésencéphale qu'un postillon barcarolle, largement déviant, avait dépoté dans son bâillement.
Alors ... Quelque chose ou quelqu'un avait affecté l'une des trois forces primitives, gravitation, électro-magnetisme, interaction. John Smith - un anglais - parcourait La Stampa dans l'une des pièces de son igloo. Ses doigts, bleuis par le froid, caressaient les caractères en braille, colonne après colonne. Les nouvelles n'étaient pas bonnes. Bruno Bethéleim, élu président de la Létonie avait aussitôt destitué Ronald Duck, le chef du C.L.R.S. Celui-ci menaçait de saboter les usines à pizzas. Lindberg, perdu dans sa traversée du sahara, demeurait introuvable malgré les balises argo installées sur sa planche à voile. Les émeutes couvaient quelque part en Afrique coloniale. Un ouragan était annonçé en Amérique du Sud. John Smith referma son journal. Il trempa une biscotte dans son bol de graisse de phoque. Déjà, hier, un tremblement de terre avait ravagé les cotes mexicaines. Des milliers de victimes flottaient dans l'océan. Moctézuma avait interdit toute baignade pendant plusieurs siècles. Le bol rejoignit les assiettes dans le lave vaisselle.
On frappa. Un fonctionnaire mal rasé se tenait sur le seuil du bungalow. Il portait un chapeau melon et tenait un pékinois en laisse. John l'invita a quitter ses raquettes couvertes de glace. L'homme refusa d'un signe de tête faisant s'entrechoquer les stalactites qui pendaient à ses oreilles. La vie des postiers était dure, harassante. Des milliers de kilomètres à parcourir. La neige, la glace, la solitude. L'immensité désertique d'un territoire sauvage avec pour seule compagnie le chant des sirènes boréales et pour seul réconfort la gratitude bourrue des clients que la mort avait épargné. Il tendit un paquet. John hurla de joie. Il refoula quelques larmes - un gentleman ne pleure pas - et resta sur le seuil de la ferme jusqu'à ce que la frêle silhouette du coursier disparaisse à l'horizon. Puis, installé dans sa baignoire, il ouvrit avec précaution le colis. Les globes transparents roulèrent dans ses paumes. Il allait pouvoir enfin remplacer les ampoules grillées !
Alors ... Réveille-toi, heure de promener le chien . Sa femme le secouait doucement par l'épaule. John s'ébroua, l'esprit confus, avec le sentiment d'émerger d'un pénible cauchemar. Le journal posé sur ses genoux tomba sur le sol, au pied du fauteuil. Il ne se pencha pas pour le ramasser. Il prit la laisse et, retenant le doberman qui le tirait vers la sortie, regarda autour de lui. Où diable avait posé son poncho ?
Réveille-toi, vite. J’avais ouvert les yeux. Ma mère me secouait en braquant une lampe de poche sur mon visage. Dehors les pales d’un hélicoptère déchiraient le ciel. Elle m’entraîna au rez-de-chaussée. Le salon et le jardin étaient envahis d’hommes en treillis. Ils brandissaient des armes ou tenaient des chiens en laisse. Le haut de leur visage était caché par des lunettes infra-rouge. Allez madame. Ils nous poussaient dehors. Où est papa ?, dis-je dans un souffle. Ma mère eu un sourire de lassitude. Il est tombé, dedans. Puis on nous glissa dans une voiture noire et les kilomètres commencèrent à défiler.
Voilà ce que je peux dire, peu de chose, en vérité. Le gouvernement nous a installé dans une autre ville, une autre maison. Il a trouvé un travail à ma mère et nous a interdit de raconter quoi que ce soit. Nous sommes heureuses, bien plus qu’avant. Quelques jours après notre départ le quartier où nous habitions a été réquisitionné par l’armée. Il y ont bâti un laboratoire. Plus personne ne peux y accéder. Les journaux ont parlé d’un ballon sonde, d’un réacteur tombé d’un avion, de radiations dues à un ancien V2. Multiplier les informations reste en encore la meilleure façon de cacher la vérité.
Je n’ai pas grand chose à rajouter ou peut-être une seule. Je ne crois pas que papa soit tombé. Il était bien trop prudent. Il ne s’approchait de la chose qu’à pas de loup, bien arrimé à une corde. Parfois je pense qu’il n’a pas glissé. Parfois je pense, le mot juste est j’espère, que maman l’a poussé, volontairement, dans le trou noir.
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