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Mardi 25 mars 2008

(suite )
A peu près à la  même  époque  les meubles,  bien qu'inanimés et sans âme,  montrèrent quelques signes d'indépendance. Comme des oiseaux, des oiseaux avec des pattes et des cœurs en bois, ils migraient. Millimètre par  millimètre,  attirés par  une force invisible mais puissante,  ils  convergeaient vers la cheminée.  Leur transhumance,  quoique  discrète,  n'en était  pas moins réelle.  Tous les matins et tous les  soirs ma mère se voyait contrainte de les remettre à leur  place et, bien qu'elle en profita pour passer l'aspirateur sur les emplacements   rendus  vacants,   une  certaine   irritation troublait son beau regard noir.

Un autre que mon père, Mr  John Smith, se fut inquiété de ces  différents phénomènes.  Certains,  croyant leur maison hantée, auraient fait  appel  à  quelque  marabout  de   passage. Il n’en manquait pas dans le quartier qui laissaient un petit carton dans la boite aux lettres. M. Oumba, prédictions, guérison des mals d’amours et exorcismes en tous genres, disait le dernier.  D'autres, pragmatiques,  auraient vendu les lieux au plus vite puis se seraient   efforcés  d'oublier  toute   cette   histoire,   ne consentant à narrer les faits que les soirs de beuverie,  au fond d'un pub,  pour amuser la galerie et se donner  quelque importance.  La  plupart  auraient  demandé  de  l'aide,  un conseil de spécialiste,  l'avis  confidentiel de leur cercle  d'amis.

 Mon père était trop raisonnable, trop imbu de lui même et trop absorbé par ses  travaux pour entreprendre des démarches de ce type.  Il avait une haute conscience de lui même et une faible considération pour tous ceux qui, au moindre prétexte, exposaient leur vie privée. Ils ne savent que pleurer, disait-il, se perdre  dans  le  récit  sanglotant  de  leurs  avatars domestiques  ou dominicaux.  Il fuyait comme  la peste  le  collègue  venu chercher un  réconfort  après  une dispute conjugale et  celui qui partait à la pèche aux  bonnes volontés  pour achever son déménagement. Il esquivait soigneusement l'amical enthousiaste qui  raconte sa soirée cinéma,  fin du  film comprise.  En général la tache n'était pas trop ardue.  Il suffisait de fendre les couloirs, le regard absorbé, les bras encombrés de dossiers.

Mon père travaillait au C.L.R.S. Il m’y avait emmenée une fois, sans doute pour essayer de m’inculquer le virus de la recherche ou alors parce que ma mère était malade et qu’elle ne pouvait pas me garder. J’étais petite et les véritables raison restent obscures. Mais j’ai gardé quelques souvenirs de la journée, l’une de pires de ma vie. Mr Smith avait parcouru l’immeuble d’un pas rapide,  la  mine revêche,  en effectuant un crochet pour éviter la machine  à café. Puis il s’était enfermé dans son bureau, collé des heures à l’ordinateur. Moi je faisais des coloriages sur un cahier qu’il m’avait déniché. La matinée s’était écoulée lentement, ponctuée par quelques coups de téléphones brefs que mon père recevait. A la cantine – il  la fréquentait tous les jours sauf le vendredi car il avait horreur du poisson – ses collègues lui demandaient sans arrêt mon age, mon nom, la classe que je fréquentais et toutes sortes de détails. L’un d’eux voulu à tout prix examiner mon appareil dentaire, des barrettes en fer blanc qui me donnaient une bouche de canard. Un autre sorti d’un portefeuille épais les photos de ses propres enfants puis celles de son labrador. Mon père s’était arrangé pour  dévier  la conversation vers  des  sujets  techniques et regardait le plafond d’un air exaspéré. ou une bonne vieille  migraine lorsque les propos prenaient un tour plus  personnel.  Quand aux réunions de travail de l’après-midi,  inévitables et interminables, il avait manœuvré  pour ne  pas  y arriver  trop  tôt  et pour ne pas  les  quitter  trop  tard sachant  par  expérience qu'il était  aisé,  à  ces  moments délicats, de se laisser piéger. Bref, il n’était pas un modèle de convivialité.

Il faut avouer que sa recherche,  une aventure de longue haleine, accaparait l'essentiel de son esprit. Indifférent ou aveugle à  ce  qui  arrivait  chez  lui,  il  s'affairait  dans  son laboratoire personnel, installé sous les combles, avec    l'intransigeance    d'une    ménagère méticuleuse.  Lorsque  nous l’interrogions, histoire de dire quelque chose,  il expliquait que ses travaux avaient  à voir  avec l'interaction  faible,   l'une  des  forces  qui  dominaient l'univers.  Mais  aussi avec la biologie et la constante  de Planck. Nous nous contentions de cette réponse et il pouvait tranquillement replonger dans ses rêveries mathématiques.

Aussi  longtemps qu' il le pu mon père  évita  donc  de songer au trou noir et  aux perturbations qui  agitaient notre domicile, un doux cottage en banlieue londonienne.

Malheureusement   cette attitude  ne pouvait persister.  D'une part  l'objet  vorace avait  pris une belle taille,  disons pour simplifier  celle d'un  pamplemousse à la peau noire et  lisse.  Ma mère s'en alarmait de plus en plus ouvertement,  oubliant parfois toute retenue et allant même jusqu'à interrompre son mari en pleine lecture. D'autre part Einstein disparu. Einsten c’était notre pékinois,  un animal joueur, alerte et couvert de poils roux.  Lorsque son maître rentrait il avait pour habitude de mordiller  le  bas de son pantalon puis,  une  fois  l'homme installé  dans  son fauteuil,  de lui apporter une  balle  en mousse jaune. Mon père s'accordait alors un moment de  détente en  lui lançant doucement la balle que  l'animal  rapportait avec  de petits jappements plaintifs.  Ce soir là il  ne  se passa  rien  lors des deux premiers jets mais  au  troisième l'animal dérapa et  comme par magie,  se retrouva  englouti par  le  trou noir.  Consternation,  horreur à  l'état  pur. Ma mère sanglotait accrochée à une photo  d'Einstein. Moi je ne disais rien car d’une part je n’aimais pas ce chien et d’autre part je songeais qu’il ne me faudrait plus le sortir tous les matins et tous les soirs ce qui était un petit miracle tombé du ciel. Bon, en été ça allait mais en plein hivers le trainer dans la neige comme une vieille chaussette alors que vous grelottez de froid n’a rien d’entousiasmant.

Mon père faisait les cents pas dans la salle à  manger en jetant des regards noirs vers la cheminée.  Le phénomène était  enfin  entré  dans sa  sphère  de  préoccupations,  de manière brutale et pour tout dire, définitive.

Observer un chercheur à l’œuvre peut être  fascinant.  Ils déploient,   plus  sans  doute  que  leurs  semblables,  une énergie, une  puissance de concentration,  une rigueur  qui force  l'admiration.  Mon père n'échappait  pas  à  cette règle. Il fit venir chez lui du matériel de son laboratoire, prit un congé et s'attela à la tache pour ainsi dire jour et nuit.  Couché à même le sol ( bien que cela ne dura pas  car l'objet  prenait  du  volume  rapidement  selon  une  courbe algorithmique et il pu être observé sans problème assis  puis debout  )  mon père scrutait,  analysait,  disséquait  le phénomène avec toutes les ressources de la science et de son intelligence.   Il   noircissait   des   pages   de   signes incompréhensibles pour un profane,  sautait du microscope à l'analyseur  de  particules et parcourait sans  relâche  des tonnes  d'ouvrages empreintes à la bibliothèque du  C.L.R.S.

Il devenait de plus en plus irritable. Avant il n’était pas facile à vivre. Maintenant c’était le diable en personne. Surtout depuis qu’il avait du admettre, blessé au plus profond de son amour propre, la nature du phénomène.

Moi je m’ennuyais ferme. Mes parents  ne sortaient plus et n'osaient plus  recevoir.  Non qu'ils  fussent  coutumiers  du  fait  mais  depuis   qu'ils n’avaient plus la liberté de le faire celle-ci leur manquait terriblement.  En outre ma mère ne s'était pas consolée de la  perte  de  notre  pékinois et  mon père,  que  le  défi  usait, maigrissait à vue d'œil. Il criait après nous comme si nous étions responsables de la chose, mangeait à peine et refusait obstinément de demander de l’aide.  Sans parler de nos  conditions de  vie qui empiraient car l'objet céleste exerçait sur  son environnement  une  influence  de plus  en  plus  prégnante. Plus de lumière. Plus de chauffage ( nous nous déplacions emmitouflés dans des parkas à triple épaisseur ). Plus de chien. Plus de meubles ( ceux du rez-de-chaussée disparaissaient un à un ). Plus de télé. Plus rien.

Puis tout changea dans ma vie. L’ensemble est un peu confus et tout se passa assez vite mais voilà ce dont je me rappelle, bien des années après :

D’abord, épuisée, j’étais montée dans ma chambre. Elle était noyée, comme le reste de la maison, dans l’obscurité. J’avais du m’endormir, toute habillée, sur le lit et je fis un rêve. Un drôle de rêve. Comme dans un film les images passaient au ralenti puis accéléraient brusquement.

Mon père tenais sa femme dans les bras et lui annonçait tristement,  car aucune autre  solution n'était   envisageable  même  s'il   pouvait   difficilement l'admettre, que la singularité trouvée dans le salon était un trou noir .  Puis,  comme un homme qui  se  jette a l'eau car il préfère périr  plutôt  que  de renier ses convictions, il plongeait dans la masse sombre.

Alors ... Il  y  eu  comme une déchirure  dans  le  continuum  spatio-temporel. John Smith, qui feuilletait le Times dans la salle à   manger   de  son  appartement  londonien   en   trempant délicatement  un toast dans le thé de son petit déjeuner  se retrouva  brusquement  dans un hôtel  mexicain,  essayant  à tâtons,  l'ampoule  du lustre était grillée,  de plonger  un petit  suisse  dans le bol rempli de  mescal  qu'un  postier barbu, largement dévêtu, avait déposé dans sa baignoire.

Alors ... Il  y  eu comme une déchlorure dans  le  contenant  spatule-tenaillant.  John  Smith,  qui  feulait  le  Times  dans  le salmigondis   de  son  appartenance  longane  en   trémulant délicieusement un toboggan dans le théatin de sa pétition se retrouva brusquement dans une hotte miasmatique,  essorant à tatou,  l'amputation était grimaçante, de ployer une pétoire dans  le bolchevik remplumé de mésencéphale qu'un  postillon barcarolle,   largement  déviant,   avait  dépoté  dans  son bâillement.

Alors ... Quelque  chose  ou quelqu'un avait affecté l'une  des  trois forces    primitives, gravitation, électro-magnetisme, interaction.  John  Smith  - un anglais   -  parcourait  La Stampa  dans  l'une des pièces de  son  igloo.  Ses  doigts, bleuis par le froid,  caressaient les caractères en braille, colonne après colonne.  Les nouvelles n'étaient pas  bonnes. Bruno Bethéleim, élu président de la Létonie avait aussitôt destitué Ronald Duck,  le chef du C.L.R.S. Celui-ci menaçait de  saboter les usines à pizzas.  Lindberg,  perdu  dans  sa traversée  du  sahara,   demeurait  introuvable  malgré  les balises argo installées sur sa planche à voile.  Les émeutes couvaient  quelque  part en Afrique  coloniale.  Un  ouragan était  annonçé en Amérique du Sud.  John Smith  referma  son journal.  Il trempa une biscotte dans son bol de graisse  de phoque. Déjà, hier, un tremblement de terre avait ravagé les cotes mexicaines.  Des milliers de victimes flottaient  dans l'océan.  Moctézuma  avait interdit toute  baignade  pendant plusieurs  siècles.  Le bol rejoignit les assiettes dans  le lave vaisselle.

On frappa. Un fonctionnaire mal rasé se tenait sur le seuil du  bungalow.  Il  portait  un chapeau melon  et  tenait  un pékinois  en laisse.  John l'invita a quitter ses  raquettes couvertes  de  glace.  L'homme  refusa d'un  signe  de  tête faisant  s'entrechoquer les stalactites qui pendaient à  ses oreilles.  La vie des postiers était dure,  harassante.  Des milliers de kilomètres à parcourir.  La neige,  la glace, la solitude.  L'immensité  désertique d'un territoire  sauvage avec  pour seule compagnie le chant des sirènes boréales  et pour seul réconfort la gratitude bourrue des clients que  la mort avait épargné. Il tendit un paquet. John hurla de joie. Il refoula quelques larmes - un gentleman ne pleure pas - et resta  sur  le  seuil de la ferme jusqu'à ce  que  la  frêle silhouette  du  coursier  disparaisse  à  l'horizon.   Puis, installé  dans sa baignoire,  il ouvrit avec  précaution  le colis. Les globes transparents roulèrent dans ses paumes. Il allait pouvoir enfin remplacer les ampoules grillées !

Alors ... Réveille-toi,  heure de promener le chien .  Sa femme  le secouait  doucement par l'épaule.  John  s'ébroua,  l'esprit confus, avec le sentiment d'émerger d'un pénible cauchemar. Le journal posé sur ses genoux tomba sur le sol,  au pied du fauteuil.  Il ne se pencha pas pour le ramasser.  Il prit la laisse  et,  retenant  le  doberman qui le  tirait  vers  la sortie,  regarda  autour de lui.  Où diable avait  posé  son poncho ?

Réveille-toi, vite. J’avais ouvert les yeux. Ma mère me secouait en braquant une lampe de poche sur mon visage. Dehors les pales d’un hélicoptère déchiraient le ciel. Elle m’entraîna au rez-de-chaussée. Le salon et le jardin étaient envahis d’hommes en treillis. Ils brandissaient des armes ou tenaient des chiens en laisse. Le haut de leur visage était caché par des lunettes infra-rouge. Allez madame. Ils nous poussaient dehors. Où est papa ?, dis-je dans un souffle. Ma mère eu un sourire de lassitude. Il est tombé, dedans. Puis on nous glissa dans une voiture noire et les kilomètres commencèrent à défiler.

Voilà ce que je peux dire, peu de chose, en vérité. Le gouvernement nous a installé dans une autre ville, une autre maison. Il a trouvé un travail à ma mère et nous a interdit de raconter quoi que ce soit. Nous sommes heureuses, bien plus qu’avant. Quelques jours après notre départ le quartier où nous habitions a été réquisitionné par l’armée. Il y ont bâti un laboratoire. Plus personne ne peux y accéder. Les journaux ont parlé d’un ballon sonde, d’un réacteur tombé d’un avion, de radiations dues à un ancien V2. Multiplier les informations reste en encore la meilleure façon de cacher la vérité.

Je n’ai pas grand chose à rajouter ou peut-être une seule. Je ne crois pas que papa soit tombé. Il était bien trop prudent. Il ne s’approchait de la chose qu’à pas de loup, bien arrimé à une corde. Parfois je pense qu’il n’a pas glissé. Parfois je pense, le mot juste est j’espère, que maman l’a poussé, volontairement, dans le trou noir.

par Amigotaichi publié dans : NOUVELLES
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