| Août 2008 | ||||||||||
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Je crois que papa découvrit le trou noir par hasard, d’une manière complètement fortuite, alors même qu’il se trouvait pratiquement sous son nez, pour tout dire dans le salon de notre maison. Bien sûr cela peut surprendre. Papa, ses collègues ne l ‘appelait pas bien entendu papa mais Mr. John Smith, était physicien de son état, c’est à dire qu’il travaillait dans la physique fondamentale et que nous faisions semblant, nous c’est à dire maman et moi, nous faisions semblant donc non seulement de comprendre le contenu de ses travaux mais aussi d’en mesurer l’importance. Je travaille sur quelque chose d’essentiel, disait-il, je fais de la recherche fondamentale. Moi aussi je faisais des choses fondamentales, au lycée, ou bien lorsque je consolais une copine en mal d’amour ou encore lorsque j’aidais maman à faire la cuisine. Mais ce que faisait papa, noircir des tableaux et des cahiers de chiffres, était vraiment fondamental. Parfois il rentrait le soir, tard, le visage fatigué avec des cernes noires sous les yeux comme si on l’avait maquillé pour un bal costumé et il paradait en prenant un air grave, on m’a encore proposé une conférence et comme maman battait des mains et poussait les petits cris de joie convenus je me doutais bien que d’autres personnes, en dehors de nous, accordaient du mérite à ses activités. Alors il devenait vital de ne pas faire de bruit pendant plusieurs jours pour qu’il puisse préparer des feuilles transparentes où il dessinait des formules, mes slides, où sont mes slides criait-il, et la maison se muait en une sorte de cimetière où les mouches n’avaient pas le droit de voler ni le chien d’aboyer. Alors il fallait aussi que maman prépare une valise et papa arrivait pour dire qu’elle avait oublié tel ou tel costume puis il l’embrassait sur le front, moi c’était sur la joue, et il partait pour plusieurs jours. Alors une nouvelle vie commençait. Bien sûr papa me manquait, pas tellement son coté sévère, il pouvait piquer des colères idiotes ou me forcer à finir mes devoir, mais sa présence. C’était rassurant de le voir dans son fauteuil à boire son apéritif et à lire son journal et puis, après le repas, il me demandait, comment s’est passée cette journée ? Il voulait parler de mes cours et des notes et pas tellement du reste de ma journée, je veux dire le trajet en bus où il y a parfois des personnages bizarres qui dorment, font la manche ou parlent seuls, les récréations qui sont l’occasion d’échanger des petits secrets ou même le dernier feuilleton, à la télé, non, juste le travail scolaire. Mais quand même cela me faisait plaisir de raconter ma journée. Papa écoutait d’une oreille distraite. Je le sais car parfois il s’adressait à ma mère, d’un coup, sans me laisser finir ma phrase. Il lui demandait des nouvelles des voisins, du chien, du jardin. Parfois il proposait un article à rajouter pour les courses du lendemain et, pour être sûr que ma mère n’oublie pas, il allait chercher un bout de papier et notait sa demande puis il la lui faisait lire à haute voix. En fait, en y réfléchissant, mon père ne me manquait pas tellement surtout que ses absences avaient un effet magique. Pendant ces périodes une deuxième maman voyait le jour, cela je l’avais compris petit à petit, et le fait d’en avoir deux me laissait perplexe et, en même temps, m’enchantait. Comme elle faisait moins le ménage et qu’elle était moins tendue et qu’elle se souciait moins que tout soit en ordre elle passait plus d’heures à s’occuper de moi. Elle me faisait la lecture comme lorsque j’étais petite, elle m’emmenait faire des courses, acheter des vêtements et toute sortes de babioles et parfois nous allions toutes les deux au cinéma. Nous faisions aussi des parties de cartes et j’avais le droit de me coucher tard même si j’avais sommeil et que je faisais des efforts pour garder les yeux ouverts. A quatorze ans on n’aime pas se coucher tôt. Je crois qu’elle n’était pas dupe mais elle faisait comme si et se contentait de me répéter de temps en temps, tu es sûre que tu n’a pas sommeil ? N’allez pas croire qu’elle ne s’occupait que de moi. Elle prenait aussi du temps pour elle. Du temps pour paresser, avouait-elle, et ce gros mot nous savions qu’il ne fallait pas le prononcer quand papa était là. Elle prenait aussi du temps pour penser, par elle même, je veux dire ou bien le contraire, ne pas penser, juste regarder par la fenêtre les feuilles couvrir lentement le gazon.
Papa ne croyait pas aux trous noirs. Non qu'il ne se fut pas intéressé au phénomène. Papa s’intéressait à tout ce qui touchait, de près ou de loin, à la physique. Parfois je me demande si ce n’était pas sa seule passion. Il était tombé dedans très jeune. Bac avec mention, deux années de prépa, une grande école anglaise d’ingénieurs. Une ligne droite qui l’avait conduit à la recherche, à maman, à récupérer quelques étudiants dont il surveillait vaguement les travaux. Ce sont des imbéciles, ils ne savent pas écrire une ligne, des bons à rien qui déshonorent la bourse que l’état leur a octroyé. Ainsi s’exprimait mon père surtout lorsqu’il les savait dans le salon, à boire leur thé attendant qu’il les invite dans son bureau. Les pauvres je les plaignais mais après tout ils avaient choisi leur chemin, eux. Bref, je le répète, papa ne croyait pas aux trous noirs. Sa position ne devait rien à l'ignorance. Il avait lu, un homme de science se doit d'être curieux, disait-il, des ouvrages se rapportant à ces objets célestes. Il avait même assisté à quelques conférences portant sur le sujet, des conférences où ce n’était pas lui qui parlait mais un collègue. Au retour il nous faisait un compte rendu détaillé, genre critique littéraire. Cela donnait à peu près cela : Le discours est séduisant, l'argumentation finement tressée mais 1'échaffaudage intellectuel repose sur des bases trop minces, trop aléatoires, pour convaincre un homme tel que moi ( papa avait une haute estime de sa personne ! ). Cette histoire, poursuivait-il en tirant sur sa pipe, n’est qu’une fable pseudo-scientifique inventée par des collègues en mal de publicité. Que la théorie des trous noirs parvienne à expliquer un certain nombre de phénomènes, dont les orbites erratiques, je ne le nie point. Cela ne constitue pas pour autant une preuve de leur existence. Après tout, si des hommes ne tombent pas dans le vide la tête la première, ce n'est certainement pas parce que la terre est plate. Il terminait toujours ses exposés par une boutade de ce genre, puis mon père demandait qu’on serve le dîner. ( ou le déjeuner car parfois les conférences avaient lieu le matin et non en fin d’après-midi ). Bref, Mr. John Smith tenait les trous noirs pour des affabulations et nous, sa petite famille, n’avions ni les arguments ni l’envie de la convaincre du contraire.
Cela, bien sûr… c'était avant qu'il n'en découvre un, certes minuscule mais bien réel, au milieu de notre living room. En soi il n'avait rien d'extraordinaire, ce living room. Mes parents y avaient installé un canapé qu'ils pouvaient, pour des amis de passage, transformer en lit. Comme ils avaient peu d’amis on le dépliait surtout pour mes anciennes copines de passage. Il faut dire que j’avais été longtemps interne dans un collège éloigné et que j’avais gardé de cette période un carnet d’adresses bien fourni. L’idée de l’internat venait de mon père. Il y voyait un moyen de tremper les âmes et aussi, avec une pointe d’égoïsme, l’occasion de libérer un peu d’espace vital dans la maison. Un enfant, même sage, reste toujours un peu turbulent. Une source de bruit, de sorties obligatoires. Aussi j’avais passé pas mal d’années dans un collège privé avec dortoir, douches communes et train le week-end pour un aller-retour dans le domicile familial.
Y trônait aussi, dans le living room, adossée à l'un des murs, une bibliothèque vitrée made in Suède remplie de livres joliment reliés mais que personne ne lisait ( Ils dormaient là surtout pour faire joli, les vrais livres de travail papa les rangeait soigneusement dans son bureau ). C’étaient des traités mathématiques, des encyclopédies, des atlas de l’univers. Et puis aussi des romans classiques que mes parents acquérait par lots lorsque les libraires de la ville soldaient du Dickens, du Tolstoï ou du Balzac, en général après les fêtes de noël . Deux fauteuils confortables, un repose pieds en cuir, une table basse made in hon-kong et un poste de télévision complétaient l'ameublement. La chaîne midi n'était venue que plus tard et sur mon insistance. Il avait fallu que je dépense des trésors de conviction, que je marchande, que je menace, que je boude et que j’obtienne quelques superbes notes avant qu’elle arrive, toute chromée comme une soucoupe volante. Mes parents l’avaient longuement choisie dans un catalogue de vente par correspondance ainsi que les premiers compacts, des compilations économiques de morceaux choisis, jazz ou musique classique. Dans un angle une cheminée, rarement mise à contribution car la cendre avait tendance à se nicher dans les coins les plus inaccessibles, supportait quelques figures en porcelaine made in Limoges.
Mon père adorait cette pièce. Il y prenait en général son petit déjeuner en lisant le quotidien du jour qu'un coursier discret déposait dans sa boite aux lettres tous les matins. Il disait souvent que l'odeur de l'encre fraîche, qui se mélangeait à celle des toasts grillés et au délicat parfum de son thé indien avait quelque chose d'enivrant et d’apaisant avant la journée de labeur qui l’attendait. En fait il le disait presque tout les matins et nous nous gardions de le lui faire remarquer car cela aurait gâché son humeur pour la journée et maman se serait sentie coupable et moi j’aurais eu droit au couplet sur le manque de tact des jeunes ou encore à celui sur tu verras quand tu sera plus grande comme tu appréciera ce genre de choses. Bref, il valait mieux se taire et avaler ses pop-corn grillés en pensant à autre chose.
C'est face à l'âtre, à disons cinquante centimètres du sol, que se trouvait le trou noir. Il n'était pas visible directement. Il fallait, pour le percevoir, s'allonger sur le sol, un parquet vitrifié, lever les yeux vers la fenêtre puis cligner rapidement des paupières en tablant sur l'effet de rémanence ( qui est la propriété d’une sensation qui persiste quelque temps après que l’excitation a disparu m’expliqua un jour mon prof de philo lorsque j’avais buté sur ce mot ). Papa l’avait découvert par hasard, le phénomène et pas le mot, en cherchant à extraire, couché, une pantoufle coincée sous la bibliothèque. L'entité avait la taille d'une olive, comme celles que père ramenait d'Espagne, pays où nous passions en général nos vacances à l'époque où en prenait encore, c'est à dire avant que père ne découvre le trou noir. Comme j’étais là il me fit venir puis, en me faisant signe de m’allonger, il me demanda ce que je voyais. Papa était comme cela, toujours à vouloir confirmer une observation par une autre, à croiser les sources, à multiplier les preuves. Un instant je fus tentée de ne rien dire. Un peu comme le personnage de Borges qui, pour se venger de son ancien rival, nie avoir vu l’aleph. Puis j’abandonnais l’idée car la vie était bien assez compliquée comme ça avec mon géniteur ( j’adorais ce mot découvert lui en biologie pendant les cours sur la reproduction ).
Comment était-il arrivé là - les objets célestes contrairement au père noël ne descendent pas par la cheminée - pourquoi et en violation de quelles lois physiques, cela nous ne le sûmes jamais. Intriguée et malgré ma sainte horreur des sciences, j’avais potassé un ouvrage de vulgarisation ( J’aurais pu demander à mon père ce que je n’avais bien sûr pas fait car j’étais sûre, petit un de ne rien comprendre, il avait le don pour compliquer les choses, et petit deux de lui faire trop plaisir ce qui ne correspondait pas à mes désirs, plongée que j’étais alors dans une période d’opposition générationnelle ). En théorie et si j’avais bien intégré les explications n'importe quel objet pouvait devenir un trou noir. Un adulte, comprimé à dix puissance moins vingt trois centimètres faisait l'affaire. Tout autant que l'obélisque de la Concorde, Big Ben ou une paire de bretelles. En pratique la chose semblait plus complexe. Seules les étoiles assez massives ayant épuisé leur énergie nucléaire, postulaient les chercheurs, parvenaient à s'effondrer sur elles mêmes. Leur matière se consumait alors dans un espace si réduit que le champ de gravité devenait colossal, courbait l'espace et égoïstement, ne laissait plus fuir la lumière. Les trous noirs avaient bien d’autres propriétés merveilleuses. Ils abolissaient le temps qui n’est pas quelque chose de linéaire, une rivière qui coule, mais une propriété de l’énergie ou de l’espace, cela n’était pas très clair dans mon esprit. Ce que j’avais compris c’est qu’un homme tombant dans un trou noir le ferait à son rythme mais que pour des observateurs, ses copains restés à l’extérieur, la descente semblerait prendre des siècles voire une éternité. Des savants un peu fous imaginaient également les trous noirs comme le futur métro de l’univers. Vous entrez dans l’objet en A, vous glissez le long d’un trou de ver et vous sortez en B, à des milliers d’années lumière du point de départ. Bien sûr pour admettre cela il faut admettre que l’univers est chiffonné comme un vieux kleenex usé, que l’on a résolu le problème de la pression pour ne pas écraser tous les voyageurs et que les trous noirs constituent des passerelles bien repérées à travers l’espace et le temps. Un plan cool mais sacrément dur à mettre en œuvre.
En tout cas nous n’avions jamais abrité d'étoiles dans notre salle à manger et le concasseur à ordures que père avait fait installer dans la cuisine aurait eu bien du mal à déployer la force de pression nécessaire pour effondrer, compresser un astre quelconque.
S’il n’était pas possible de dire Comment on pouvait cerner le Quand comme dans un roman policier où le qui, le comment et le pourquoi se livrent progressivement.. L’événement avait eu un début, cela c’était certain, et avec le recul il était possible de situer la chose sur un calendrier, au moins de manière approximative. Cela avait commencé, premier signe ou présage, par des parasites sur l'écran de télévision. Des points blanc scintillaient insolents pendant les films, les émissions de variété ou encore pendant mon feuilleton préféré, cœurs de pierre en hiver. Cela me rendait furieuse mais moins encore que papa qui adorait les documentaires. Mes parents avaient scruté, impuissants, Rio sous la neige, un accouplement de kangourous dans un ballet de flocons électroniques et le visage du premier ministre masqué par de fausses mouches blanches. Mon père avait changé d'antenne, puis de poste, puis de dépanneur cela, bien sûr, sans le moindre résultat. Ensuite l'éclairage de la pièce avait entreprit de donner des signes de faiblesse. Maman avait vainement lutté plusieurs semaines de suite. D’abord elle avait augmenté le puissance des ampoules dont elle remplissait son caddie. Ensuite elle avait rempli la pièce de lampes allogènes achetées en grande surface. Enfin elle nettoyait les carreaux des fenêtres plusieurs fois par jour. Sans succès. L'obscurité gagnait du terrain avalant comme un enzyme glouton photon après photon. De toute façon la plupart des ampoules avaient fini par griller et mes parents vivaient maintenant à la lueur des bougies.
La situation n'était pas sans charme. Faiblement éclairée ma mère retrouvait une seconde jeunesse, un halo romantique qu'elle renforçait par le choix d'atours très dix-neuvième. Elle se paraît de chemisiers bouffants, posait des mouches sur sa joue et testait des coiffures élaborées. Elle passait aussi de longues heures dans la baignoire, flottant dans des liquides censés entretenir la blancheur de sa peau. Mon père, bien sûr, ne remarquait rien. Il avait décidé, je crois, d’ignorer le trou noir et tous les phénomènes collatéraux. A l’époque, personne ne savait de quoi il s’agissait et pour mon père une chose que vous ne pouvez identifier, nommer, classifier n’existe pas. Quand à moi je profitais de l’obscurité relative pour fuir le salon et multiplier les soirées chez les copines où l’ambiance, il faut bien le dire, m’apparaissait comme plus attirante.
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