Mardi 18 mars 2008
vert-copie-1.jpg Bertrand Gomme avait élu domicile dans sa baignoire personnelle. Non qu'il   fut   sale   -   les   différentes   blanchisseuses de son quartier qui accueillaient son linge auraient pu témoigner de sa propreté - mais simplement par goût.
Chaussettes, chemises, draps, costumes, serviettes de bain et même tapis, housses de fauteuil ou rideaux partaient régulièrement séjourner au fond des grandes cuves tournoyantes dont toute laverie dispose.
 
Soucieux de sa personne comme de sa réputation Bertrand Gomme n'aurait d'ailleurs   jamais   accepté   de livrer en pâture aux commérages de sa ville natale, par l'intermédiaire de ces femmes bavardes qui toutes les semaines lavaient, repassaient et pliaient ses affaires, d’inesthétiques traces de sa vie privée.
 
La prévention lui semblant préférable à la réparation il s’employait à minimiser toute activité génératrice de saleté, tâches et autres désagréments.
Ainsi, il s'interdisait de transpirer, exercice rendu particulièrement éprouvant par l’accumulation, ces derniers temps, des périodes de canicule. Il maniait ses couverts, fourchette, cuillère, verre avec la dextérité d'un jongleur. Il convenait de ne les remplir ni trop, les aliments et les liquides peuvent déborder, ni trop peu, on multiplie alors les vas et vient et donc les risques de chute dans le trajet qui conduit les denrées de l’assiette aux lèvres. Il pourchassait également sans relâche les grains de poussière. Semelles de chaussures, rebords de fenêtres, dessous de tiroirs, tout appartement recèle des centaines de nids à microbes qu’il considérait comme autant de pièges et donc de cibles. Les quelques   erreurs   commises, étaient   promptement réparées, effacées, bannies d'un univers en   expansion   où toute défaillance pouvait rapidement prendre une extension indésirable. Ainsi, il effaçait sans délai le cercle humide que dépose parfois sur la table le fond d’une tasse de café. Ainsi, il traquait la miette perverse qu’une tartine matinale égare au fond du grille-pain. Ainsi, il attaquait au sèche-cheveux les traces rares qu’un phantasme nocturne avait déposées sur l’édredon à plumes.
La baignoire, un modèle ancien doté de pattes, était assez large pour qu'un corps pût s'y couler et s'y lover sans encombre. Ni trop grande, ni trop réduite, ni trop profonde la cuve proposait deux accoudoirs et des niches où déposer le savon, l’éponge, la bouteille de shampoing. Un robinet, jaune et luisant, l’alimentait en eau. De celui-ci partait un tube torsadé en chrome au bout duquel pendait une douchette. Un levier ouvragé imitant deux paires d’ailes permettait de commuter le circuit d’arrivée du liquide. Bertrand Gomme pouvait ainsi, au choix, opter pour une douche rapide ou une immersion dans un bain réparateur. Par précaution, un tapis bleu, ton accordé au papier pastel des murs, recouvrait le sol.
 
Bertrand Gomme l'utilisait depuis le jour où, entrant résolument sous le jet tiède de la douche, il avait glissé, le pied qui se dérobe sur une savonnette oubliée, la main gauche qui s'accroche aux rideaux en plastique et la droite qui gifle furieusement l'air, inutile, avant de happer in extremis un tuyau en acier chromé, support providentiel fixé naguère au mur.
 
Il gardait de cet événement un souvenir très vif. Le danger lui avait fait prendre conscience que, toute vie, y compris la   sienne, se diluerait un jour comme un parfum volatile. Il avait aussi compris que l’intérieur le plus anodin, le mieux soigné, abrite autant de périls que la jungle urbaine. Cela le perturba. Il craignait l’extérieur. Le catalogue des périls potentiels nourrissait, la nuit, ses pires cauchemars. D’une rue paisible surgi soudain un autobus aux freins inopérants. D’un balcon se détache subrepticement une antenne parabolique. Une impasse obscure cache un malfaiteur aux aguets. Un pic de pollution particulièrement violent bloque votre respiration. Il devait maintenant faire face à de nouveaux dangers insoupçonnés.
 
Quelques semaines s’écoulèrent avant qu'il ne retrouve une certaine sérénité. Sans cesse il vérifiait l'étanchéité de sa cuisinière à gaz et la date de péremption des mets qu'il conservait dans son réfrigérateur. Cent fois il appela le dépanneur, craignant, face aux parasites qui traversaient parfois l'écran, une implosion de son poste de télévision. Il fuyait comme autant de chausse-trappes potentielles les prises de courant, les produits ménagers toxiques et jusqu’aux fenêtres du premier étage ouvertes dangereusement, qu'on le veuille ou non, sur le vide.
Le caractère compulsif de ce comportement ne lui avait pas échappé. Bertrand Gomme n’était ni aveugle ni stupide. Il avait lu Freud, Dolto et même quelques pages de Lacan. Simplement l'angoisse qui le tenaillait s'avérait plus forte que la raison. Cette dernière finit toutefois, un peu par lassitude, un peu par fierté, par reprendre le dessus.
 
Ne pouvant en effet s'empêcher de multiplier les contrôles sur le lieu même de son emploi - il vérifiait la solidité de sa chaise de bureau, fermait les portes ouvertes qui risquaient de provoquer un courant d'air qui l'eût entraîné dans une longue maladie, s’assurait que l'ascenseur avait subi un entretien régulier - Bertrand Gomme était devenu un objet de moquerie pour ses collègues. En outre, son efficience discrète, périodiquement louée par ses supérieurs hiérarchiques et qui agaçait ses confrères en mal de promotion, s’étiolait au fil des jours. Les relations de travail ignorent la tendresse et la découverte d’un bouc émissaire rassure les plus fragiles.
Son amour propre n'aurait pu tolérer longtemps une telle situation. Aussi, il avait finalement réussi à garder dans le domaine privé l’essentiel de ses obsessions.
 
À la suite de l’épisode, une nouvelle glissade restait malheureusement possible, il acquit un tapis en plastique garni de ventouses sur une face et d'un revêtement rugueux sur l'autre. Une fois posé sur le fond de la baignoire l’objet, antidérapant, protégeait ses ablutions. Plus important, il avait, à la même époque, pris la décision lourde de sens qui allait changer complètement sa vie.
 
Pour l’heure, Bertrand Gomme flottait paresseusement dans l'eau. La nappe   de liquide recouvrait l'ensemble de son anatomie à l'exception des genoux, de la tête et de la pointe des orteils qu'il agitait, par jeu, à l'air libre. Il se sentait bien, heureux, détaché des contingences matérielles. À sa gauche, posé sur un guéridon, reposait un plateau préparé dans la matinée par sa femme de ménage. Pour ce premier jour d'immersion, elle avait sélectionné du poulet froid, une salade d'endives, une part de brie et une pomme, rouge et rebondie. Bertrand Gomme lui avait laissé toute liberté dans la composition des repas. Elle n'avait reçu d'autre consigne que d'effectuer dans la maison un nettoyage sommaire et de lui livrer quotidiennement de quoi se sustenter.
La vieille femme, sourde et veuve de guerre, avait quelque peu renâclé devant les termes du contrat. Elle connaissait trop son patron pour croire qu'il put se contenter d'un ménage bâclé. En outre, elle éprouvait quelque difficulté à pénétrer dans une salle de bain où un homme nu avait choisi de vivre. Bien sûr, elle en avait vu d'autres - n'avait-elle pas travaillé quelque temps dans un dispensaire   où,   disait-elle dans le langage cru qui la caractérisait, elle avait contemplé plus de fesses que de faces ? - mais s'introduire ainsi dans l'intimité d'un mâle sain de corps et d'esprit heurtait les convenances.
 
Bertrand Gomme, fermement résolu à ne pas quitter sa baignoire une fois que le premier pas serait franchi et tout autant résolu à ne pas mourir de faim, avait dû user de diplomatie. Il promit qu'une mousse abondante recouvrirait à l'heure dite la surface de l'eau ne laissant rien voir de son anatomie. Surtout il puisa dans son compte en banque pour vaincre les dernières résistances de la veuve. Peu dépensier l’argent ne lui manquait pas.
Ainsi, un plateau reposait près de lui. Peut-être attirée par l'odeur de la viande, une énorme mouche bleue vrombissait dans la pièce. Elle   tournoyait au dessus des aliments, effleurait la glace posée sur l'évier, inspectait le bidet, montait jusqu'au lustre, un globe en verre blanc, monde miniature qu'elle parcourait de ses pattes fragiles et fines puis revenait vers la baignoire dans un plan de vol chaotique et agaçant.
Bertrand Gomme guettait l'insecte, attendant qu'il s’immobilise pour projeter des giclées d'eau, précieusement recueillies dans le creux de ses paumes. Les jets, du fait de la distance et de l'imprécision de la visée, manquaient systématiquement leur cible. La mouche continuait à voler ignorant les attaques.
Le sol   se   couvrit bientôt de nombreuses flaques, chacune symbolisant l'échec d'une tentative dont le linoléum conservait la trace. Un revêtement vert que Bertrand Gomme s'était promis de changer pour l'harmoniser avec les tons bleus et blancs autour desquels il avait construit le décor de la pièce. Le projet, maintes fois   caressé, n'avait pas abouti. Blancs étaient les supports à serviettes, des tubes en aluminium galvanisé. Blanc le cadre en osier tressé du miroir qui trônait au dessus du lavabo. Blanches les portes du placard et celle de l'armoire de toilette où il rangeait   habituellement   ses   affaires   :   un rasoir, des shampooings censés lutter contre les pellicules, quelques parfums et une trousse destinée à l'accompagner dans les voyages qu'il n'avait jamais entrepris. Partir invoquait dans son esprit une sorte de déchirement, une peur de l’inconnu qui stérilisait toute mise en œuvre. Aussi, régulièrement, ses projets d’évasion, pourtant longuement mûris, venaient s’échouer dans le hall d’attente de la gare. Bertrand Gomme se contentait de rêver devant les affiches qu'un employé de la SNCF avait coutume de disposer sur les murs, promesses d’un ailleurs inaccessible.
Une image l ‘avait particulièrement séduit. Elle représentait une vaste   étendue   enneigée.   Le paysage, d'une blancheur éthérée, montrait les ravins escarpés et les pics aiguisés d'une cordillère lointaine dont il avait oublié le nom. Les lieux semblaient déserts, abandonnés à eux mêmes. Un train, minuscule et dérisoire, avançait péniblement, collé au flanc de la montagne comme une verrue mécanique. Un panache de fumée, mais peut-être Bertrand Gomme   l'avait-il imaginé, accompagnait sa progression.
 
Un bref instant il avait éprouvé le besoin de partir et la suite des actes à accomplir défila dans son esprit. Boucler sa valise, acheter un billet, confier au notaire le soin de vendre sa maison et, sans doute, prévenir, quelques mots griffonnés au dos d'une carte de visite suffiraient, son entourage le plus proche. Il ne tenta rien, ni alors ni ensuite. Le paysage n'avait pas quitté le mur et son désir de partance le fond de son âme.
L'idéal, avait-il compris, consistait à conserver une température constante au bain. Une tâche ardue. Le liquide avait tendance à se refroidir ou bien son propre corps, une fois les échanges thermiques accomplis, réclamait plus de chaleur.
Après plusieurs tentatives, il parvint à effectuer et même à prévoir les gestes nécessaires avec une économie de mouvements dont il tirait   une   certaine satisfaction. Tandis que du pied droit il manœuvrait la languette commandant au degré d'ouverture du bouchon d'évacuation, son pied gauche, posé sur la molette thermostatique du robinet, réglait le débit d'eau chaude. Ces deux opérations concordantes et concomitantes, pour peu qu'il veillât à les répéter à intervalles réguliers, lui assuraient un bain toujours tiède et un niveau de remplissage adéquat.
 
C'est livré à cette occupation que  sa femme, Noémie, le trouva, le deuxième jour, alors qu'elle avait décidé, une fois n'est pas coutume, de lui rendre visite. Bertrand Gomme la regarda comme l'étrangère qu'elle était devenue depuis son départ, un soir de juin, c'est-à-dire sans émotion particulière, sans pincement au cœur, sans un seul regret pour les souvenirs communs qu'ils partageaient, malgré tout.
Elle avait abandonné le domicile conjugal comme on quitte un navire en perdition. Plutôt comme on déserte un radeau noyé dans la brume du quotidien, ballotté par les   disputes qui   ne cherchent d'autre motif que leur propre accomplissement, perdu dans un océan de griefs à fleur de peau, de silences rampants, de compromis avortés.
Dans son tailleur aux couleurs vives, elle semblait plus jeune, plus alerte. Le pli soucieux qui lui barrait jadis le front avait disparu. Bertrand Gomme trouva son visage, encadré par des boucles d'oreilles en forme de larmes, trop maquillé. Il se garda toutefois d'émettre un jugement, ne se sentant plus qualifié cela. Noémie arpentait la salle de bains, déplaçait de quelques centimètres de menus objets qu'elle connaissait fort bien, bavardait sans se résoudre à prendre place – une chaise dont le dossier supportait un vieux peignoir pouvait l’accueillir – à quitter la pièce – l’atmosphère humide devenait irrespirable – ou à aborder le véritable sujet de sa visite.
 
Alertée par la femme de ménage, elle était venue convaincre son ex-mari d'interrompre une expérience farfelue dont on ne pouvait attendre rien de bénéfique. Elle n'agissait ni par affection - les grands amours ont toujours de beaux restes - ni par charité. Les avatars de Bertrand Gomme l’indifféraient pour peu qu'on n’entendît pas parler  de lui. Or sa dernière tocade - vivre dans une baignoire, vous imaginez ! - ne manquerait pas de propager des rumeurs auxquelles on prendrait soin de l'associer, elle, son ancienne femme. Plus que tout elle redoutait l'esclandre, l'étalage de sa vie privée, le regard lourd de sens des voisins malveillants. Elle avait refait son existence. Elle tenait maintenant une modeste boutique,   fréquentait   un   voyageur   de   commerce peu encombrant. Elle avait enfoui, enterré, enseveli son passé et ne souhaitait pas le voir ressurgir dans les propos compatissants de ses clients. Comme elle a dû souffrir. Quelle vie. Et surtout, n’est-ce pas un peu de sa faute, un tel acte, un tel désespoir ?
Pourtant, gagnée   par   la lassitude, l'inertie ambiante, la conviction de ne pouvoir obtenir autre chose que l'attention polie dont Bertrand Gomme l'avait gratifiée au cours des dernières années de mariage, Noémie ne dit rien. Ou plutôt elle continua à discourir, du temps qu'il ferait demain et après-demain, de la quinzaine commerciale qui s'ébauchait et dont elle hésitait à prendre en charge l'organisation, des films projetés au cinéma du centre-ville et de ceux qui n'atteindraient jamais la province, des voisins, de leurs vieilles connaissances, de ses nouvelles relations et même du fond de teint qu'elle avait découvert dans un magazine féminin.
Elle feignait d'ignorer le contexte, plutôt cocasse, de leur conversation, elle papillonnant dans une ambiance surchauffée, lui, presque inerte, flottant dans l'eau savonneuse, les yeux rougis par la vapeur. Une scène qui évoquait la visite d’un grand malade dans une chambre d'hôpital. Les mêmes précautions oratoires, le silence que l'on évite à   tout prix, le regard qui se dérobe. Et puis aussi l'attente d'un événement, visite de l'infirmière, repas, jeu télévisé qui viendra rompre le sortilège, offrir une occasion de s'éclipser au plus vite non sans une dernière remarque sur les fleurs, les chocolats ou le livre que l'on a abandonné près du lit comme une offrande sacrée.
 
Justement, Noémie avait amené un roman dans lequel Bertrand Gomme, lassé de contempler le plafond, plongea avec avidité. Immergé maintenant depuis trois jours il connaissait par cœur chaque recoin de la salle de bain. Le bouquet de lavande séchée pendu au plafond. La fissure du carreau mural, troisième rangée, au dessus de son orteil gauche. La toile d'araignée, vide de tout locataire, tendue entre le sommet de l'armoire de toilette et l'encadrement de la porte. Le tableau au style naïf, riche en détails, acheté sans conviction à un étudiant des beaux arts. Les trente-trois trous de l'éponge naturelle avec laquelle il se frottait le dos. Les cent soixante-sept poils de sa brosse à dents au manche ergonomique. La pantoufle, enfin, solitaire, couchée sur le côté près de la colonne en faïence du lavabo. Une charentaise molletonnée en tissu écossais.
 
Dès qu'il   rentrait   du travail, Bertrand Gomme avait pris l'habitude de se déchausser, de s'installer dans le fauteuil hérité de ses parents et de parcourir le quotidien local. Ce n'est qu'ensuite, une   fois cette trêve écoulée, qu'il consentait à reprendre vie, à envisager l’avenir. Il y avait les   courses à effectuer pour le repas du soir, du moins lorsqu’il ne commandait pas une pizza livrée par un adolescent à la mobylette fatiguée. Il y avait l’ouverture de la boîte aux lettres, remplie de prospectus, de factures. Parfois la carte postale d’un collègue en vacances : Il fait beau, j’oublie le boulot, nous visitons les monuments et nous pensons à toi s’y échouait, tissu serré de mensonges, de banalités flottantes. Il y avait les menus bricolages éventuels. Dans les vieilles maisons les robinets, toujours, fuient. Les portes au bois usé grincent, gonflent et se bloquent. Les ampoules, reliées à un réseau électrique défaillant, claquent et noircissent. Il y avait aussi la vaisselle, le journal   de   vingt   heures, la poubelle à sortir en rasant les murs. Autant d'activités qui l'amenaient au soir puis, peu avant la dernière émission, au sommeil.
 
Rien ne venait perturber ce rythme immuable sauf, de temps en temps, la visite de la voisine empressée de lui faire goûter un plat nouveau. Une vieille dame. Bonne cuisinière. Peu bavarde. Buveuse de porto.
Bertrand Gomme refusait généralement les invitations et n'acceptait que par politesse l’intrusion de vagues connaissances lorsque, après un jogging dans le bois proche, ils passaient quémander un apéritif.
Il n’était pas un brillant causeur. Il n'avait ni conquêtes, ni voyages, ni confidences à raconter. Il connaissait mal les modèles de voiture et leurs performances. Il vouait une sainte horreur au football, au rugby, au tennis et, piètre oenologue, mélangeait les cuvées, les années, les terroirs.
Il ne savait qu'écouter, qualité certes appréciée, mais insuffisante pour l'intégrer aux groupes et aux clans à la périphérie desquels il évoluait. De cette absence de vie sociale, il ne retirait ni amertume, ni tristesse. Son plaisir s’épanouissait ailleurs.
 
Tous les samedis, sauf en cas de pluie, Bertrand Gomme se rendait près de l’aérodrome situé aux abords de la ville. Un vaste hangar abritait des avions de tourisme, des petits modèles que l’on pouvait, à deux, pousser sur la piste. Là, caché dans les fourrés, Bertrand Gomme observait les gestes des pilotes. Ils tournaient autour de l’avion pour une inspection sommaire. Grimpaient dans la carlingue en entraînant parfois famille ou amis. Puis ils roulaient lentement guidés par d’invisibles messages radio avant de s’élancer dans le ciel et de traverser l'espace en toute liberté. Bertrand Gomme raffolait de ce spectacle simple et pourtant techniquement complexe. Il avait suivi avec intérêt l'apparition des premiers ULM puis, plus récemment, l'essor des ailes volantes et des parapentes. La conquête des airs l’émerveillait comme un enfant, un petit prince égaré dans le monde des adultes.
 
 Puis, tous les dimanches, il extrayait de son carton à dessin une feuille de papier blanc. Il la trempait dans l’eau, la déposait sur une planche fine en bois, la lissait du dos de la main, un geste léger et collait les bords avec un ruban kraft. Il attendait ensuite que le processus de séchage soit pratiquement achevé. La matière, épaisse, se tendait et offrait une surface parfaitement lisse et plate. Il sortait alors sa boîte d’aquarelles, des Winsors, trempait son pinceau dans un verre d’eau froide, humidifiait les pastilles et délicatement, couchait sur la surface vierge les souvenirs de la veille. L’exercice exigeait un équilibre, une suite de compromis délicats. Trop de liquide et les teintes fusionnaient, coulaient tristement comme autant de taches errantes. Un support ou des poils de martre trop secs et les aplats perdaient leur transparence, les pigments s’étalaient comme une vulgaire gouache.
 
Ces deux activités, contemplation des vols et peinture, suffisaient à son bonheur.
 
Le roman apporté par sa femme retraçait l'histoire d'un écrivain et de sa déchéance. Habité par l'ambition démesurée de créer l’œuvre inoubliable, parfaite, le personnage choisissait d'entamer le récit de sa propre vie. Une autobiographie sans fard. Le texte projeté ne devait rien épargner. Tout dire. Tout avouer. Les détails anodins, les scènes les plus crues, les affects secrets. Le romancier apparaissait comme un être en quête d'absolu, un créateur emporté par son délire. Chapitre après chapitre il mettait à nu l’ossature de son existence. Mais une fois le manuscrit achevé - en fait un brouillon illisible - le héros sombrait dans l'amnésie. Il pensait avoir tout écrit, tout évacué. La mémoire vide, il ne conservait en lui plus aucun souvenir.
 
Dans la deuxième partie du livre, on l'internait dans un hôpital délabré, peuplé   de   cas   étranges, d'infirmières pressées, de médecins énigmatiques. L'auteur errait dans les couloirs, de pièce en pièce, au hasard des soins. Peu à peu, au fil des pages, l'univers de l'établissement médical se livrait à lui, lieu magique, surprenant. Il côtoyait des monstres difformes   au regard triste, des gitans captifs et, passage qui émerveilla Bertrand Gomme, des anges aux ailes brisées dont l'écrivain semblait le seul à comprendre le langage. Et les    rencontres    se   poursuivaient,   multiples. Surgissaient ainsi une ancienne trapéziste en fauteuil roulant, un légionnaire, tanné par le soleil, expert au jeu d'échecs, un singe aux yeux bandés et un nain qui, tous les soirs, du fond de sa chambre, nommait les étoiles.
Ce n'est qu'une fois son périple achevé et son manuscrit détruit, acte incantatoire,   que   le   romancier amnésique retrouvait un semblant d'identité.
 
Bertrand Gomme referma le livre. Ses doigts, bouffis et creusés de profondes rides, glissaient sur la jaquette en papier glacé. Il abordait son quatrième jour de bain.
 
Sa peau laiteuse flottait autour de lui comme un costume mal ajusté. Il mangeait de moins en moins malgré les protestations de sa femme de ménage. Les aliments perdaient leur goût, leur parfum se confondait avec celui des sels bleutés qu'épisodiquement il versait dans sa baignoire.
Parfois parvenaient à ses oreilles, filtrés par ses tympans noyés de liquide, les bruits de la rue. Grincement de freins, un voiture stoppée dans son élan par un piéton imprudent. Un couple qui discute à demi-mot, les paroles, indistinctes, grimpent parfois dans l’aigu. Des cris d’ enfants partis pour l'école. Ils échangent un goûter, hèlent un camarade que le poids du cartable cloue au sol. Aboiement, lointain, d'un chien de compagnie, de garde ou d'aveugle. Des chansons s’échappent d’un auto radio, le conducteur garde les vitres ouvertes. Dehors la chaleur gagne, une moiteur dense mêlée aux relents des bouches d’égout. Facteur qui sonne, sa tournée s’achève. Un retraité, porté par le martèlement lent de sa canne, affronte les trottoirs. Comme il l'avait toujours pressenti, la vie continuait sans lui, en rien troublée par son absence.
" Tu te trompes ". Son père l’observait, réprobateur. Un homme entre deux ages, le cheveu rare, les sourcils broussailleux. Une veste en tweed sombre tombe mal ajustée sur ses épaules. Il garde à la main un petit plongeur en plastique muni d'une clef blanche dans le dos. Une femme-grenouille miniature vêtu de bleu.
Il le déposa à la surface de l'eau. Le jouet s'agita, indécis, puis avança dans un curieux déhanchement. Il progressait par saccades, propulsé  par les palmes qui prolongeaient ses jambes. Par endroits la peinture s’écaillait. Le tuba, fine tige recourbée, mollissait dans l’eau trop chaude. Bertrand Gomme s'amusa à remonter plusieurs fois le mécanisme.
Ses parents ne lui avaient pas souvent offert de cadeaux.
Enfant il   scrutait   le   ciel, à la veille de Noël, tentant d'apercevoir un traîneau tiré par des rennes. S'il se concentrait suffisamment, s'il prenait soin de fermer à demi les paupières, il parvenait parfois non pas à percevoir le père Noël, homme timide par excellence, mais son sillage, la légère vibration de l'air que provoque sa course toujours précipitée. Malheureusement, il ne visitait pas fréquemment leur demeure ou alors chichement, se contentant souvent de laisser près du sapin les vêtements que Bertrand Gomme porterait dans 1' année et des jeux d’occasion cassés par des mains inconnues.
 
Son père s'était assis. Il portait un costume en velours, usé, mais propre. Il gardait les mains posées sur les cuisses, à plat. Il marmonnait et Bertrand Gomme l’observait, l’étudiait même pour la première fois. Les qualificatifs surgissaient dans son esprit, collection de stéréotypes. Quel être abritait son père ? Un mari faible, avare de mots, qui avait tenu sa mère dans ses bras ? Un employé ponctuel toujours prêt à accepter des heures supplémentaires ? Un cycliste du dimanche qui s’en allait de bon matin rejoindre de vieux complices ? Un turfiste occasionnel plutôt malchanceux ?  Avec le temps son père était devenu de plus en plus discret. Bertrand Gomme avait hérité de sa transparence. Comme lui, il n'opposait pas   de résistance aux regards, aux reproches, aux événements. Ce n'était pas de l'indifférence - une simple remarque pouvait les blesser - mais plutôt un manque de substance. La vie les traversait. Ils s'étaient accommodés de cet état de fait.
 
Bertrand Gomme s'était mis à genoux, disposé à quitter son bain pour le réconforter. Il imagina l’ accolade, les retrouvailles. Ils prendraient un nouveau départ en commun. II se souvint à temps que cela était impossible, que son père était mort depuis plusieurs années et que sa présence dans la pièce tenait du mirage tout comme celle de l'équipe de rugby, maillot rouge et bleu, qui s'était soudainement matérialisée près du bidet. Une équipe figée pour la photo, image tout autant puisée dans sa mémoire que la petite fille en robe rose - son premier amour ? - qui virevolte dans la buée, socquettes blanches et escarpins vernis. Elle tire la langue. Elle ouvre tous les robinets à fond, par jeu. Elle n'est pas seule puisqu'elle happe les jupes de sa mère et toutes deux hésitent à prendre le thé ou plutôt le train qui emmène Bertrand Gomme vers la ville où il n'achèvera pas ses études. Premier cycle de droit, le mal du pays, cette difficulté à rentrer dans des manuels abscons alors que dehors la pluie tombe et qu'il serait bon de s'y frotter pour laver l'affront d'un examen raté et d'une virginité perdue sur le tard, mal, avec une professionnelle, au septième d'un immeuble sans ascenseur.
 
La salle de bain accueille une foule innombrable. Cris, désirs, sarabande de corps électrifiés.
Des serpentins traversent la pièce. Sifflets. Festival de masques, frémissement des couleurs chatoyantes, froissement des étoffes. Un loup-garou   se   penche pour recueillir dans la baignoire des confettis multicolores. Une fontaine de lumière a remplacé l'évier. Sur le mur des gamins excités tracent, au rouge à lèvres, des graffiti obscènes.   Le   temps est déréglé. Un requiem envahit l'espace, harmonie profonde qui s'accélère, secoue les murs, arrache des plaintes aux danseurs pétrifiés puis éparpille en éclats tranchants le verre à dents, le miroir, la vitre de la fenêtre. Bertrand Gomme sourit puis s'endort, épuisé.
Il flottait depuis cinq jours dans son bain. Il se secoua, ondulant dans l'eau, d'abord doucement puis progressivement, avec de plus en plus d’énergie. Sa peau, fripée, ridée, rongée, glissait comme un fardeau inutile. Au bout de quelques heures, sa mue était achevée.
 
Bertrand Gomme déplia alors ses ailes, à peine humides, et quittant son cocon liquide s'envola par la fenêtre ouverte.
Par Amigotaichi - Publié dans : NOUVELLES
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