Lundi 17 mars 2008
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C’était un petit astre. Désert et minuscule. Un Bébé planète. Nul nuage dans son ciel traversé de mille feux. Elle était recouverte de sable d’or. À perte de vue, un territoire aride où rien ne poussait à part quelques cactus faméliques qu’un simple souffle d’air suffisait parfois à déraciner.
Herbert s’appuya contre la paroi du planeur, découragé. Il souffrait de la chaleur, de la soif et la sueur qui lui brûlait les yeux n’arrangeait pas son moral.
— Zoo, il va te falloir longtemps pour recharger tes batteries ?
Zoo passa une main dans sa chevelure rousse. Grand et athlétique il se prenait pour l’androïde le plus sexy de la galaxie. Le plus cher aussi.
— Vous voulez une réponse précise ? Au centième de seconde près ? dit-il après un moment de réflexion. En fait, il n’avait pas besoin de temps pour réfléchir mais il trouvait que cela lui donnait un air plus humain. Aussi il adorait faire semblant, comme ça, juste pour la pose.
— Tout à fait ! J’aime l’exactitude, répondit Herbert, agacé et ironique.
Nouveau long silence que seul perturba le glissement de l’écoutille. Paradis sortait à son tour du vaisseau. Elle portait un short rouge et un chapeau de paille. Sa peau, couverte de flaques soniques, ruisselait d’ombres mouvantes, des flaques virtuelles.
— Désolé, trop de variables, je ne peux vous donner une estimation précise, avoua Zoo.
 Herbert haussa les épaules. Il sentait déjà des cloques pousser sous ses bras et les poils griller sur sa poitrine.
— Laisse tomber les centièmes, alors ? s’énerva Herbert
Nouveau silence. Un tourbillon de poussière se profila à l’horizon. Une tempête ? Herbert frissonna.
— Et bien je crains de ne pouvoir vous répondre, reprit ZOO. La lumière brille convenablement en direction de nos panneaux solaires. Les capteurs du vaisseau ne paraissent pas véritablement endommagés. À vrai dire, ils marchent à la perfection. Nous pouvons emmagasiner de l’énergie à plein rendement. Le problème semble plutôt lié à la rotation de la planète. Trop rapide. Trop de paramètres, d’intégrales à n inconnues, d’huile de bronzage dans les rouages. L’important reste de ne pas se démoraliser. Vous voulez un coca ?
— Avec des glaçons s'il te plaît, intervint Paradis. Tu ne prends rien, Herbert ?
Le jeune homme ne répondit pas. Il gardait les yeux fixés sur le tourbillon. Le phénomène se rapprochait. Pas vraiment un nuage de poussière. Ni un cactus entraîné par la brise. Rien qu’ un humain. Un gamin aux cheveux blonds. Il trottinait vers eux semblant presque flotter à la surface du sable. Parvenu jusqu’au vaisseau l’enfant se planta devant le couple et tira Herbert par la manche :
— S'il te plaît, tu ne veux pas jouer une partie ?
— Une partie de quoi ? demanda Herbert, interloqué.
— D’échecs.
Ils s’ étaient échoués à mille années-lumière de toute planète habitée. Il y avait des chances ( non quantifiables ) pour que leur planeur sidéral ne puisse jamais repartir. La faim, la soif risquaient, une fois leurs réserves épuisées, de les anéantir. Plus frustrant encore Herbert abordait tout juste les prémisses de son fabuleux voyage de noces, un périple qui menaçait de s’achever, pour lui et sa compagne, sur cette terre inhospitalière et inconnue. Et ce petit bonhomme blond, grave comme un pape, voulait qu’il entreprenne une partie d’échecs. Qu’il s’amuse lui le pilote alors que tant de pensées sérieuses réclamaient son attention.
— Écoute, on trouvera un autre moment.
— S'il te plaît, insista le garçon.
 
Herbert lança un regard à Paradis. Elle se contenta de sourire l’encourageant d’un signe de tête.
— Je ne sais pas très bien jouer. Mais par contre, je me débrouille pas mal avec un crayon. Je peux te dessiner quelque chose, si tu le souhaites, proposa enfin Herbert après une longue réflexion.
— Non, je veux faire une partie d’échecs. J’en ai peu l’occasion, depuis que je vis ici.
Herbert pensa lui demander ce que signifiait cet ici. S’il était arrivé depuis longtemps. Comment ? Était-il seul sur cette boule de sable, un ridicule corps céleste éloigné de toute route commerciale ? Mille questions lui traversaient l’esprit. Mais l’enfant, délicatement accroupi, patientait. Il avait sorti de sa poche un jeu d’échecs miniature. Il fixait l’adulte, prêt à commencer une partie.
— Si je gagne pourrais-je t’interroger ? glissa doucement Herbert. Il avait horreur de marchander et assez d’argent pour s’épargner ce genre de distraction. Mais là, comment s’y prendre autrement ? Le garçon le déroutait.
— Tu veux les noirs ou les blancs ? se contenta d’insister l’enfant.
Le gamin, ils le comprirent plus tard, répondait rarement aux questions. En revanche il se débrouillait très bien. Herbert perdit. Ce n’est qu’à la troisième partie, ZOO avait réparé enfin le planeur et le jeune homme étudiait l’échiquier avec un peu plus de sérénité, qu’il arracha à son adversaire un pat. Il obtint en échange, petite récompense, son nom. L’enfant s’appelait Star.
Il passa trois jours autour du vaisseau posant sans cesse des questions . L’histoire de l’aviation le passionnait particulièrement. Il flânait dans les coursives, manipulait tous les boutons qui attiraient sa curiosité, aidait parfois Paradis à déballer les cadeaux de mariage.
Star les intriguait. Il respirait la douceur, savait se monter espiègle mais une diffuse tristesse voilait trop souvent son regard bleu ciel. De lui ils n’apprirent presque rien. Il avait échoué sur cette planète dans des circonstances obscures et outre les pizzas, Zoo les confectionnait à merveille, il adorait le poulet, en particulier lorsqu’on le servait accompagné de frites.
— Avant un ami m’accompagnait. Lui aussi aimait les bêtes à plumes. C’était un renard, confia-il un soir où il semblait en veine de confidences, lové au fond du poste de contrôle qui tenait lieu de cuisine. Puis il se leva, caressa les cadrans qui tapissaient les panneaux, et sortit de l’appareil.
— Si vous le voyez, ce renard, s'il vous plaît, faites lui savoir que je pense lui.
Ils comprirent alors que l’enfant avait pris sa décision. La parenthèse qu’il s’était accordée touchait à sa fin. Que dire ? Comment le retenir cet enfant auquel, presque par inadvertance, ils s’étaient attachés ?
— Viens avec nous. Tu pourras lui expliquer toi-même, s’exclamèrent en cœur Herbert et Paradis
Star regarda le ciel nocturne, riche de promesses, longuement. Puis un sourire effleura ses lèvres.
— Non, ce n’est pas mon histoire. J’ai mes propres responsabilités. Une rose à retrouver, surtout.
Puis il s’enfonça dans le désert.
 Sa frêle silhouette épousait presque l’horizon lorsqu’il se retourna pour crier :
— Une dernière partie d’échecs, ça te tente ?
 
En hommage à St-Ex
Par Amigotaichi - Publié dans : NOUVELLES
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