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Lundi 17 mars 2008
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Allongée, ventre collé au matelas, les bras repliés sous le menton, elle le regardait de ses beaux yeux gris. Le drap, négligemment jeté sur ses hanches, ne cachait presque rien de son dos nu. Elle murmura :
 
    Si tu étais le dernier homme sur terre, que ferais-tu ?
 
Il ne répondit pas immédiatement. Devant la baie vitrée son corps, une simple silhouette, captait les premiers rayons du soleil. Vu du lit situé légèrement en contrebas, il apparaissait plus grand, plus athlétique que dans la réalité. La fumée de sa cigarette semblait s’évanouir dans le néant. Il prit le temps de réfléchir à sa réponse. Elle appréciait ce jeu et savait, en général, choisir les questions, insolites ou drôles, qui le conduisaient à de brèves introspections.
 
Il s’imagina parcourant les rues abandonnées. Cela pouvait se révéler amusant, au départ. Seul, oui, seul sur cette colonie. Que ferait-il ? Sans doute, se servir dans les magasins désertés. Livres, stylos-plumes chez les antiquaires, chaînes audio sensorielles… La liste des objets qu’il avait toujours désirés tournoya dans son esprit. Des images, des sons, des couleurs puisés dans sa mémoire gorgée de clips publicitaires. Je suis le maître du supermarché, se dit-il en ébauchant un sourire. Il emprunterait une décapotable électrique pour rouler à tombeau ouvert en grillant les feux rouges tel un gangster de l’ancien temps. Il lui faudrait aussi choisir un bon restaurant, fouiller les cuisines à la recherche de mets non périmés. Finalement la liste des activités possibles lui parut bêtement limitée. Il jouirait de temps, certes, mais de temps pour quoi  faire ? Lire tous les ouvrages disponibles alors même que la plupart des romans lui tombaient des mains ? Apprendre un à jouer enfin du piano ? Il pouvait s’y exercer dès maintenant. Il savait fort bien que le manque de disponibilité derrière lequel il s’abritait n’était qu’un prétexte mensonger. Juste un moyen d’éloigner à plus tard les efforts qu’il ne se sentait pas prêt à accomplir. Voyager ? peindre ? Vivre en ermite au fond d’une bouche de métro ? Chaque possibilité lui apparaissait comme un rêve futile, une chimère que l’on caresse sans vraiment désirer l’atteindre.
 
 Il avait visionné un film, il y a longtemps. Il ne parvenait pas à retrouver le titre. Une vieille bobine en noir et blanc. Le seul survivant recherchait désespérément une radio émettrice. Il tenait absolument à contacter d’autres rescapés. Rescapés de quoi ? Cela il ne pouvait le dire. Sans doute d’une guerre nucléaire. À l’époque, avant l’expansion vers le système et la colonisation planétaire, les hommes craignaient ce type de conflit.
 
Il se tourna vers elle. Elle avait bougé, en silence. Le drap, échoué au sol, brillait légèrement dans la pénombre. Les tissus fluorescents étaient devenus à la mode depuis quelques mois.
Tout cela était puéril. A quoi bon pouvait lui servir tous ces objets, ces plaisirs volés s’il ne restait personne avec qui les partager ? Solitude, peur, désespoir, toutes ces émotions finiraient par s’abattre sur lui. Il articula lentement, essayant de donner à sa voix une légèreté qu’il ne ressentait pas :
    Je crois que je me suiciderais.
 
Il sourit tendrement sans être sur qu’elle put voir son visage.
Elle hocha la tête dans un geste complice d’assentiment comme si elle avait suivi le fil de ses pensées. Sa main droite pendait, hors du lit. Elle glissa dans le sac, jeté la veille au sol, qui contenait ses affaires personnelles, trousse de maquillage, polar écorné, carte d’identité. Puis elle prit l’objet, le sortit à l’air libre. Un petit automatique, gris et froid. Elle murmura, dans un souffle :
    Mauvaise réponse.
Son ton était neutre, détaché. Puis elle visa calmement le cœur et tira.
Il ne porta pas ses mains à la poitrine. Il n’avança pas, à genoux, agonisant lentement. Il ne cria pas, ne jeta pas vers elle un regard implorant. Il s’effondra, simplement, sans un soupir.
 
Elle se leva, d’un coup de reins souple et harmonieux. Dans la salle de bain, elle récupéra son peignoir. Les chaussettes de son compagnon traînaient par terre. D’un coup de pied elle les poussa dans un coin. Puis elle s’aspergea le visage d’eau froide. Passa un coup de brosse dans ses cheveux. S’étira pour chasser les dernières courbatures nocturnes. Ils avaient fait l’amour. Bien. Elle lui devait bien ça.
Dans la cuisine elle se versa un café, noir et non sucré. Un espace réduit. Le four à micro-ondes, la table, le congélateur, tous les éléments étaient amovibles. Ils s’encastraient dans les parois comme des fantômes modernes. Puis elle revint dans la pièce principale, un cube qui tenait lieu à la fois de chambre et salon, parfois de bureau. Elle travaillait souvent à distance, connectée comme une araignée à la toile numérique qui la reliait au siège de sa compagnie. Les murs, parfaitement insonorisés, disparaissaient sous de voiles argentés, des gravures. Au sol une moquette beige absorbait lentement le sang de son amant. Elle du enjamber le corps, inerte, pour atteindre le balcon.
 
La ville s’étendait jusqu’à l’horizon comme une fleur prête à éclore. Partout, elle le savait, des scènes semblables se déroulaient. Le grand nettoyage. Elle retroussa les lèvres. L’expression ne lui plaisait pas mais c’étaient les mots, un code partagé, qui avaient été choisis à l’aube du complot. Les plus extrémistes libéraient alors leur colère, haranguaient les foules. Ils naissent veules et lâches. Des va en guerre. Ils détruisent l’écosystème. Pouvoir, argent, exploitation. Nous prônons le devoir de repartir sur de bases saines. De changer le monde.
Leur credo, d’abord confidentiel, s’était répandu comme une nouvelle religion. Une vague irrationnelle, secrète. Un sésame qui submergea la moitié de la colonie jusqu’à la convaincre, à son corps défendant, qu’il n ‘existait pas d’autre issue. Et rien, rien n’avait filtré de cette folie.
Le secret a été préservé aussi incroyable que cela puisse paraître, se dit-elle en allumant une cigarette. Au loin des panaches de fumée signaient la fin des ultimes poches de résistance, là où l’ennemi vivait groupé.
Ses sœurs, des plus extrémistes aux plus modérées, accomplissaient du bon travail. Elle s’adressa à lui comme s’il pouvait encore l’entendre :
— J’ai dis le dernier homme, chéri, pas le dernier être humain. Mon dieu, comme vous pouvez être égocentriques !
par Amigotaichi publié dans : NOUVELLES
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